Intention sexuelle modèle sexe com

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Le langage populaire de nos pays comme aussi celui de la psychanalyse ont accrédité l'idée que la femme est sexuellement passive. Le mot prête à contresens. Certainement inexact s'il donne à entendre qu'elle n'aurait pas de motricité sexuelle, comme le souhaitait Montaigne, il trompe encore quand il veut dire que la motricité féminine est consécutive, qu'elle épouse un rythme prescrit par un meneur de jeu: Il demeure que l'activité féminine prend moins la forme d'un membre, qui brise, déplace ou propulse, que d'un milieu, doué de mise en branle mais surtout d'amplification, et qui n'est mû avec force que si l'on a trouvé ses fréquences critiques.

Meneur de jeu, l'homme réussit profondément quand, au lieu d'inventer et d'imposer un rythme, il découvre en l'autre une longueur d'onde qu'il épouse; et dans les cultures où il incombe à la femme de s'affairer, ce sont également des résonances qu'elle poursuit en soi. Il est aussi redoutable de considérer l'homme comme sexuellement actif. Le pénis pénètre, opère, mais il demeure réceptif en tant qu'il éprouve, est objet d'excitation; sans cette ambiguïté [35] , il en viendrait à un travail et sortirait de l'intention sexuelle.

Du reste, dans les deux sexes, la cellule rythmique de la sensation génitale combine l'élan, actif, et la réception, passive. On parlera donc au plus d'une quasi-instrumentalité pénienne. Mais celle-ci suffit à favoriser, chez un être capable de projet, son intérêt pour la transformation et l'objectivation du monde en général, tandis que l'état de quasi-milieu, propre à la femme, incline aux options inverses.

Le pénis, déjà presque instrument, se donne pour un poignard chez Pieyre de Mandiargues; peut-être le bras sanglant du guerrier le symbolise-t-il chez Racine [36] ; à en croire De Ghelderode ou Sade, le bourreau et la victime fourniraient le modèle du couple érotique [37]. Hélène Deutsch semble apporter à ce thème littéraire son autorité de psychanalyste en attribuant, après Freud, une composante sadique à la sexualité masculine, masochiste à la féminine [38].

Cependant, si dans les sociétés patriarcales et militaristes dont nous sortons à peine , la brutalité a fait le prestige des soudards et la crainte effarouchée celui des coquettes, il en va autrement ailleurs: Quant à invoquer une agressivité commune aux deux sexes en vertu des fantasmes de transpercement pénien et de cannibalisme vaginien dont surabondent les légendes, c'est réduire l'intention sexuelle à une de ses phases de développement.

Et, en effet, il y a entre la cruauté et le coït un lien étroit, dont un pathétique exemple est fourni par tous ceux qui restent incapables d'aimer sans faire souffrir, comme les sadiques, sans se faire souffrir, comme les masochistes, et cette liaison ne tient pas seulement à une concomitance fortuite, - à ce que la libido anale se manifeste en même temps que les premières réussites du plaisir musculaire de préhension et de destruction, - elle est intrinsèque: Mais on renverserait plutôt le rapport.

Ce n'est pas l'agressivité qui est la vérité du coït, mais le coït qui est la vérité de l'agressivité. Tout en étant dans la même ligne que lui les assauts de Tancrède et de Clorinde ont l'élan de leurs caresses , elle demeure plus fruste, plus élémentaire, plus extérieure, elle suppose moins d'équilibre des contraires.

Surtout, elle est habitée de contradictions que l'accouplement, dans la mesure où il mûrit, ne connaît plus. Ne poursuit-elle pas l'identité par la consommation, l'immédiat par le choc, le total par la contracture? Si bien que la sexualité adulte est l'aboutissement dialectique de l'agressivité, ce en quoi elle se surmonte quand elle a vaincu ses contradictions internes, et non l'inverse. Cependant, on ne saurait congédier, sans plus, l'idée d'une agression pénienne.

Si nettement que la personne dépasse les violences infantiles, si variés que soient les rôles selon les cultures, si grandes les initiatives féminines dans l'incitation au coït ou dans son déroulement, il reste sans doute, dans le moment de l'intromission et surtout de l'éjaculation, cette agressivité au sens étymologique d' ad-gredi , qui veut que l'homme aille à la femme, tandis qu'elle ne va pas à l'homme, mais revient à soi à travers son mouvement à lui.

Là même, comme dans l'Inde tantriste, où se propose la posture inversée viparîta-maithuna mimant çiva couché sur le dos, immobile tandis que s'enroulent autour de lui les flammes de çakti, l'initiative revient au pénis, à son érection qu'on peut solliciter, qu'on peut se mettre en état de recevoir, mais qu'on ne saurait ni provoquer à coup sûr ni prendre. La kundalinî, force basale d'essence féminine, s'enroule en serpent autour du lingam de çiva, elle ne va pas vers lui, mais seulement le sollicite à monter en soi.

Inversement, s'il se dresse stable comme le diamant vajra , comme le sceptre, c'est qu'il est l'érigé, le parfait d'un dynamisme sans cesse accompli, le toujours en arrêt [40]. La protension virile, sans impliquer l'agression et l'effraction animales, suppose, même immobile, l' ad-gredi , l'aller-vers, l'aller-dans du mâle éternel. De ce point de vue encore, le coït met donc l'homme initialement du côté du devant-l'autre dans l'autre , de la posture, du discontinu; la femme du côté du par-l'autre dans soi , du contact viscéral et continu avec la nature consciente.

La lourde tapisserie trembla, et, par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.

Enfin, et c'est une conséquence de sa distinction, le pénis se détache comme une forme, au sens plein d' eidos. Il partage ce caractère avec d'autres organes, bras, pied, langue, dent, chevelure, qui souvent le symbolisent dans les rêves et les rites, mais sa vertu formelle a une prégnance accrue du fait que, sexuel, il contraste avec le vagin, caractérisé par l'absence de forme.

Ainsi tend-il à s'opposer à son complément comme le plein au vide, l'affirmation à l'appel, le jour à la nuit, le dehors à l'intime, l'un au multiple, et surtout le convexe au concave. Bien plus, son érectilité en fait une information plutôt qu'une forme, forme qui devient, qui naît, qui commence, qui toujours commence, même aboutie, qui est commencement; et un commencement qui procède de soi, une auto-information, origine, acte pur.

En d'autres termes, il présente les propriétés du phallus. On peut se demander si le phallus-lingam des religions primitives, ce symbole d'unité, d'indépendance, de lumière, de vie et de résurrection, encore très actif dans la Grèce et l'Inde classiques et que l'on retrouve jusque sur les tombes de la basse antiquité, a été induit des caractères du pénis concret, ou si au contraire le pénis a reçu ses propriétés de cet archétype, de cette sorte d'idée platonicienne qu'est le phallus pour l'être humain.

En tout cas, nous retiendrons de l'interprétation empiriste que le pénis a objectivement les mêmes caractères que le phallus, et de la thèse platonisante que ces caractères semblent un pôle fondamental de la conscience.

Ainsi, érectile et convexe, le sexe masculin devient le révélant et le révélé. Au contraire, passé son dehors floral de lèvres et de plis, le sexe féminin concave et comme inerte, in-forme, ne révèle point et ne peut être révélé, seulement toujours révélable. Depuis la danse des sept voiles de Salomé jusqu'au strip-tease contemporain, le dépouillement progressif l'effeuillement semble son attribut essentiel, un dépouillement qui n'a pas pour fin de le dévoiler, mais d'éprouver que, n'étant pas définitivement dévoilable, il est abyssal [41].

Face au phallus, représentation par excellence [42] , les symboles qui l'évoquent disent son absence. Objet de préhension ni mentale ni physique, il n'est même pas objet du tout. Et pour autant il déconcerte la conscience objective et l'action instrumentale qui toujours appréhendent et saisissent. L'Occidental a tiré de tout cela un jugement de valeur. Ils le seront presque autant du christianisme romain. Les personnes trinitaires sont toutes masculines, malgré la colombe du Saint-Esprit, et si la Vierge joue un rôle considérable, c'est encore comme femme convexe, ante, per et post partum inviolata.

Somme toute, si l'Occident donne au féminin un rôle culturel comme ornement de l'existence, parfois comme prétexte de l'amour courtois, il ne lui trouve pas de rôle métaphysique positif; pour Weininger [44] , le féminin est exactement le non-être: Et lorsque Freud et Hélène Deutsch affirment qu'il n'y a qu'une libido, masculine, orientée vers la possession fantasmatique de la mère, et que la petite fille se tourne vers le père à la suite d'une conversion intervenue lorsque le clitoris - substitut défaillant du pénis - s'est avéré insuffisant; surtout, lorsqu'ils donnent à croire que la sexualité de la femme adulte continue cette conversion à la triade masochiste castration-viol-accouchement, on doit se demander s'ils proposent une vérité universelle ou s'ils n'illustrent pas à leur tour l'inaptitude occidentale à penser le concave comme positif, comme complémentaire du convexe, et non comme un convexe avorté.

Au contraire, le Chinois ne conçoit pas le yang sans le yin; l'Iranien insère dans le triangle masculin sur sa base, signe d'évolution, le triangle féminin sur sa pointe, signe d'involution; l'Indien complète la verticalité du lingam par l'horizontalité du yoni, qui le soutient, et voit ce dimorphisme remonter jusqu'aux dieux suprêmes: A cet égard, l'orientation de Karen Horney, de Mélanie Klein et de Jones semble moins étroitement gréco-romaine quand elle reconnaît une sexualité vaginienne primaire, d'emblée tournée vers l'homme, et qui ne deviendrait clitoridienne que dans des moments de difficultés: C'est reconnaître que le pénis le clitoris est un recours d'évidence et d'ancrage, mais accepter en même temps que le révélable, la nuit, l'appel, le creux, le germinatif sont, comme principes d'existence, aussi premiers que leurs contraires.

En vérité, il ressort de toutes nos descriptions que, même si nous avons parfois utilisé le mot, l'intention sexuelle ne vise pas un objet - notion empruntée au monde de la connaissance et du travail. Elle poursuit l'immédiat et le total, c'est-à-dire ni l'objet, ni le sujet, ni même leur addition, mais leur lien. Si elle se différencie en rôles, c'est que l'immédiation totalisatrice se réalise au mieux selon les possibilités morphologiques de chacun: Mais alors, si la relation est première, et seule cherchée, et que les rôles sont distribués par elle, il n'y a, semble-t-il, aucun privilège existentiel au fait d'être un centre visible, révélé et révélant, plutôt qu'un centre invisible, jamais révélé, et seulement toujours révélable.

Il n'y a aucune supériorité au fait de s'ériger au-dehors plutôt que d'aspirer au-dedans. Ce sont deux façons de se vivre centres, origines et fins. C'est peut-être même, quand on les conjugue, le moyen d'être un moment, à deux, le centre, l'origine et la fin. Encore, en parlant de la sorte, craindrions-nous de laisser croire que l'immédiation conjugue tenon et mortaise par accident, - en raison d'une morphologie de fait, - alors qu'il s'agit d'une nécessité profonde.

Lorsque nous voulons concevoir une partition de l'unité qui ne la disperse pas aussitôt en juxtapositions, adhérences ou accrochages, nous rencontrons d'abord celle du tenon et de la mortaise.

Seuls ils restent engagés l'un dans l'autre jusque dans l'acte qui les distingue. Ils offrent la différenciation minimale et la complémentarité maximale. C'est cet archétype de toute inhérence et de toute inclusion que Platon a aperçu dans le mythe de l'Androgyne, et que nous appellerons - avec une majuscule pour la marquer - la Conjonction. Si le coït a pour fin l'immédiat et le total, - disons maintenant la Conjonction, - le tenon n'est pas existentiellement plus premier que la mortaise.

Tous deux sont l'unité même dans sa scission et sa conciliation premières, cosmogoniques. Ceci se confirme dans la succession des phases orale, anale, phallique au cours du développement libidinal de l'être humain. Comme Freud l'a montré, la sexualité se joue autour des orifices à sphincter, - bouche, anus, organes génitaux, - qui, en même temps qu'ils mettent en communication le dehors et le dedans, éprouvent et vivent ce passage.

Mais la bouche du nourrisson, perdue dans son règne liquide et ne connaissant comme événements que la tumescence et la détumescence, ne réussit pas à sortir du pur continu. Le propre de l'érectilité génitale est alors, dans l'un et l'autre sexe, de composer ces deux moments dans la synthèse la plus étroite. La mortaise et le tenon érectiles ne se limitent pas au corps propre, incapable de médiatiser le dedans et le dehors, ils montrent une tendance de tout l'être vers un autre, mais un autre dedans, réciproque.

En eux le sujet n'est plus ni devant ni à côté, ni même dans ou autour. Il se fait complémentaire de quelque chose, contraint de fantasmer, avant soi-même et l'autre, une relation dont il n'est qu'un des termes, et qui met rigoureusement ces termes en équivalences. L'organe génital mâle ou femelle renvoie non tant à son complément qu'à la Conjonction. En somme, Freud a raison de ne voir qu'une libido.

Mais elle n'est pas phallique, comme le voulait sa mentalité d'Occidental, mais, dans les deux sexes, conjonctive. Point d'attirance d'une configuration mâle par une configuration femelle, ni l'inverse, ni les deux. Mais l'attirance, chez chacun selon ses pouvoirs, de l'unité plénifiante où naissent les deux. Il n'y a pas deux libidos: Il n'y a qu'une libido polarisée. Certes, on n'évacue pas pour autant la question de l'antériorité libidinale du clitoris pénis ou du vagin, et il reste génétiquement essentiel de savoir à quel moment la fille découvre son organe génital: Mais y a-t-il pour autant une conversion continuée à l'âge adulte?

Si l'on se débarrasse des préjugés gréco-romains, la ratification adulte de l'organe féminin n'a plus rien d'une conversion continuée ni sublimée; c'est une vraie découverte, donnant lieu à une vraie intégration [46]. Est-il besoin de dire que la valeur phallique du pénis confirme les traits du masculin et du féminin déjà relevés? Si la femme possède des caractères du phallus, - les seins, la chevelure le Sacre de Béjart en fait un usage flagellant , la motricité du corps entier dès la protrusion de la naissance, - elle en est dépourvue dans la zone génitale.

Et on admettra que la convexité et l'érectilité de ce foyer, opposées à la concavité et à l'apparente amorphie, incitent l'homme à se vivre davantage comme un sujet postural, privilégiant le faire expansif au milieu d'un monde d'objets en discontinuité entre eux et avec lui, tandis que la femme est invitée à se percevoir davantage comme sujet-objet, plus viscéral, dans la continuité du laisser-être et de la nature-conscience, en un dynamisme d'adaptation.

O mon Mésa, tu n'es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme. Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi… Claudel, Partage de midi. Nous croyons avoir retenu l'essentiel. Les autres différences anatomiques et physiologiques, comme la taille et la force musculaire moindres, ainsi que la maturation plus rapide de la fille, ont perdu beaucoup de leur signification coïtale dans nos sociétés mécanisées, policées, à scolarité prolongée; du reste, elles confirmeraient nos descriptions.

Et en opposant continu et discontinu, viscéral et postural, etc. S'y laissent réduire en effet les rares et légères inégalités intellectuelles: S'y apparente aussi le fait, souligné par l'enquête Kinsey, qu'elles réagissent moins aux excitants sexuels symboliques et davantage au contact direct, ce qui se comprend bien si elles sont plus proches de leur corps [48]. Quant aux intérêts, ils divergent si peu que deux personnes de sexe opposé et de même métier en ont de plus semblables que deux personnes de même sexe et de métier différent; sauf précisément que les filles s'attachent par prédilection aux objets personnalisés [49] , ce qui nous ramène à des oppositions existentielles.

On peut donc dire qu'en général, et particulièrement au point de vue du coït, les différences sont moins affaire de capacités que de styles, ce que Buytendijk a appelé des modes d'exister. Et ceci importe grandement à l'intention sexuelle.

S'il y avait de franches inégalités de facultés, de vertus ou d'intérêts, comme les romantiques l'imaginaient, - allant jusqu'à réserver à la femme l'intelligence et la douceur, à l'homme la volonté et le courage, - il n'y aurait qu'un tact réciproque défaillant.

Pour que celui-ci se conclue en univers, il importe que chacun soit assuré de la sensation de l'autre. Il faut donc que les dispositions profondes soient équivalentes, que seuls les styles diffèrent, et non encore du tout au tout, mais par déplacements d'accents. Ainsi chacun peut être avec un autre qui est lui selon d'autres insistances, en une participation si étroite que le déroulement du coït connaîtra d'ordinaire des changements de rôles prolongés ou fugaces; que chacun ne saura guère s'il perçoit l'autre à partir de lui, ou-lui à partir de l'autre.

Tant il est vrai qu'au lieu de seulement se compléter, ils s'éprouvent reçus tous deux de la Conjonction [50]. Et en moi le profond dérangement De la création, comme la Terre Lorsque l'écume aux lèvres, elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte!

Claudel, Partage de midi. Même lorsqu'une fécondation est impossible ou indésirable, le coït s'accompagne d'un sentiment de fécondité. Quand en effet éprouvons-nous cette imminence des possibles qu'est la fécondité?

Or c'est exactement ce que donne l'acte sexuel: Il y avait même imprudence à dire que le coït institue un univers clos, total, à moins d'entendre par là l'abolition de l'extériorité, et non la fermeture, ni l'immobilité, ni la perfection parménidienne.

La conclusion du tact réciproque est bien un cercle, mais qui s'intensifie, s'épanouit en se contractant. Autant que d'un monde clos, il s'agit d'un monde plein, progressivement plus plein, débordant de la profusion de ses possibles, avec ceci que ce débordement n'est pas perte au-dehors, mais expansion vers un dehors qui reste dedans.

L'union charnelle est encore féconde parce qu'elle enfante cet être neuf: Les mécaniques de la complémentarité pour Weininger, l'homme recherche une femme d'autant plus féminine qu'il est plus masculin; pour Jung et Szondi, chacun reconnaît dans l'autre la part inconsciente de soi ne rendent pas compte de la naissance ni de la vie du couple conjugué. Quand il croise des individus normaux, capables d'organisations complexes et mobiles, celui-ci n'est pas une résultante; c'est une entité originale, conviant ses pôles à des virilité et féminité qu'il reçoit mais aussi qu'il dicte, selon ses exigences de vivant singulier.

Enfin, expérience secrète, généralement inconsciente mais réelle, les partenaires sexuels sont quelque peu engendrés l'un par l'autre. L'abondance des diminutifs dans le langage amoureux ne tient pas seulement à la caresse, elle exprime aussi cette sorte de naissance recommencée. L'impression de nourrissage vaginien fréquente chez la femme, celle d'habitation pénienne d'une matrice fréquente chez l'homme sont, à cet égard, plutôt des symptômes que des causes.

L'union remet l'être humain dans un état d'avant la société, d'avant la fonction, d'avant l'âge, en un affleurement où la vie n'est pas encore accaparée ni défendue mais reçue - du couple, et de l'autre dans le couple - en sa première naïveté.

Et tout cela ne ferait donc qu'accomplir l'intention coïtale telle que nous l'avons suivie jusqu'ici, si la fécondité au sens large ne débouchait maintenant sur la fécondité au sens strict, sur la fécondation. On sait le problème: Comme Klages y a insisté, l'appétit de copulation ne comporte pas ce qu'une mauvaise foi plus ou moins inconsciente a appelé un instinct de reproduction.

Notons tout de suite que cela vaut mieux, car le coït sinon deviendrait un travail, rapprochant des chromosomes mâles et femelles pour combiner des gènes. Or aucun caractère du travail n'est compatible avec l'intention sexuelle: D'ailleurs, des partenaires non pas même ouvriers, seulement spectateurs passifs, à supposer que ce fût possible, compromettraient déjà l'immédiat et le total.

Cependant, il est aussi inexact que la fécondation advienne au coït comme un simple accident extérieur, comme cette duperie de la nature dont parlait Schopenhauer, et selon laquelle, tandis qu'ils poursuivent l'union, les amants mettraient en branle un processus étranger, celui de la perpétuation de l'espèce. Outre que l'idée d'une duplicité de la nature est déconcertante, il doit y avoir entre l'intention sexuelle et la fécondation une articulation secrète mais profonde.

Et en effet le pénis survenant en la femme comme l'axe et l'autre, elle cherche à l'établir en soi; la fécondation c'est le don pénien à demeure, l'altérité et la référence en imprégnation: D'autre part, le coït vécu fémininement en remontée vers le centre, le sans cesse en deçà, vers le plus initial et le plus spontané, ne trouve sans doute son point ultime d'introjection spatiale ni dans un lieu, ni dans une chose, ni dans un acte, mais dans un germe: L'éjaculation virile, de son côté, obtient une réciprocité dans la germination, où le recevant devient donnant à son tour.

Enfin, identifiant les organismes dans leurs délégations les plus exquises, - le spermatozoïde et l'ovule, - la fécondation achève l'unité du couple; et elle perpétue en quelque sorte ce vivant transitoire, incarné dans l'échange rythmique et séminal, en un vivant capable de se maintenir.

Or, ainsi comprise, elle cesse de contredire l'intention sexuelle. Celle-ci ne peut viser de production analytique et concertée, comme un travail; mais le moment fécondateur a lieu dans un laisser-être où chacun, loin d'opérer, se contente de poser des conditions biologiques, aboutissement de la caresse et du tact génital.

Les partenaires ne sauraient être témoins d'une élaboration, sous peine de briser l'immédiat poursuivi; mais leur production leur échappe au point qu'ils en apprennent l'événement longtemps après, et la naissance est mystère pour parents et enfants [51]. L'union immanente et universalisante se détruirait en se terminant à un objet extérieur limité; mais justement l'engendré n'est ni objet, ni extérieur, ni limité, c'est un sujet, avec l'intériorité à soi et à autrui, en même temps qu'à ses générateurs, propre à un sujet; comme tout sujet, il s'égale en quelque sorte à toutes choses.

Bref, la génération est le seul acte qui achève l'intention coïtale sans la détruire. Elle joue donc dans le coït un rôle subtil. Elle y donne être à ce qui menace de rester intention et geste; cependant cet être, comme contenu vécu, n'est jamais qu'éventuel.

Quoique faisant partie de l'intention coïtale, il ne s'y exige ni réalisé ni même poursuivi; il appartient au sens de l'acte sans constituer sa fin; il s'y vit comme possible, tout en étant souvent impossible.

Plus que la volonté, plus que l'élan vital, l'imagination est la force même de la production psychique. Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie. Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu. Nous n'envisageons pas les cas où un partenaire plus désirable est substitué en pensée au partenaire réel: Mais il y a dans l'union charnelle une aura imaginative qui appartient à la vérité de l'acte, et où des niveaux se distinguent.

Hanter l'être est d'un mime… Hanter l'être n'est point leurre. Et l'Amante n'est point mime. Organes et comportements sexuels signifient plus que ce qu'ils perçoivent et effectuent. La chose est nette chez certains handicapés souffrant de déficiences anatomiques et motrices plus ou moins graves.

Mais, même pour l'homme et la femme normaux, la caresse, les inclusions, le rythme ne réalisent pas toujours entièrement les effets de présence, de conclusion, de réciprocité cherchés par les partenaires. L'imaginaire alors compense, prolonge ce qui se perçoit et s'accomplit. Et il y réussit d'autant mieux que l'organisme est un champ prodigieux d'échos et de similitudes, où ceci peut tenir lieu de cela. Ces sortes de prothèses sont floues: Mais en même temps elles ne demeurent pas simplement mentales: Et point à la façon d'un mime.

Bien que moins conventionnel que le langage, le mime n'établit qu'un rapport extérieur et volontaire entre le signifiant et le signifié. La caresse porte et amorce ses compléments imaginaires dans son être même. Chacune de ces vagues l'enfonçait un peu plus sous une montagne merveilleuse qui était légère quoiqu'elle s'élevât jusqu'au ciel et qui dans la nuit de la chambre était comme une immensité de blancheur absolue.

André Pieyre de Mandiargues, La Motocyclette. On ne s'étonnera donc pas que des images non seulement complètent les perceptions et les gestes du coït, mais prolifèrent à partir d'eux.

C'est le chien de La Route des Flandres: Ou bien cette confidence: J'avais vu le jour même, ou la veille, le pommier en fleurs. Simplement la merveille, la confiance, la profusion. En tout cas, les événements y tiennent plus de place que les objets; si Swann surimprimait à Odette les lignes de la Primavera, si un autre a vu un jour l'aimée plongée dans l'océan de chair blonde des Filles de Leucippe, il s'agit ici et là d'un devenir, d'un flot, d'un battement, où l'imaginaire sort du rythme coïtal, et en même temps l'entretient.

Ces images sont, comme les premières, imprécises, fantasmatiques. Elles se dissolvent dans leur mouvement. Leurs racines très archaïques, même quand elles charrient les souvenirs culturels de Botticelli ou de Rubens, les universalisent jusqu'à les confondre avec les rythmes essentiels de l'animal, de la plante. Surtout, comme les prolongements, elles s'incarnent, et pour autant se dérobent dans l'instant où elles naissent: Rien donc là de définissable ni de circonstancié.

Mais sans doute le coït est-il toujours effleuré, principalement au seuil de l'orgasme, par des franges d'imaginaire qui ne sont plus exactement des compléments mais irradient de ceux-ci et contribuent en retour à les nourrir.

Au vrai, si l'union charnelle n'est pas le sommeil ni le rêve, elle hante leurs confins. Et il y a longtemps que les états parahypniques rendent compte non seulement du sentiment océanien d'Amiel et de Rousseau, mais encore de toutes les sortes de visions [52]. Si l'on veut bien admettre avec Freud que le sourire marque une complaisance indéfinie et libidinale de l'organisme à soi et au monde, la liaison, chez le nourrisson, du sommeil paradoxal, de l'érection et du sourire propose sans doute une préparation de ce qui deviendra, quand l'érection quittera le sommeil pour une conscience frôlée de sommeil, l'infinité imaginaire du coït.

Les accointances des états parahypniques avec le désendormissement et l'endormissement, et de ceux-ci avec le sommeil paradoxal, invitent à risquer le passage. L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin. Les images coïtales dont nous venons de parler font suite aux perceptions et aux gestes sexuels ; elles en comblent les lacunes, elles émanent de leur foyer. Il y en a une, faut-il ajouter, qui est principe elle-même et, loin de suivre l'accouplement, le précède, précède même son désir, forme la nuée vague où le désir germe.

Comme Merleau-Ponty y insiste dans son analyse de Schn. Bien plus, sauf stimulation directe électrique ou chimique des centres nerveux, il semble qu'aucune présentation ou représentation, aucune mise en branle locale ou générale n'est assurée de susciter l'érection si elle fonctionne seulement à l'intérieur du schéma excitant-réaction.

Il y faut de cela, mais aussi que, sollicité en réponse à l'objet, s'ajoute un autre facteur: Bien entendu, elle n'intervient pas ici avec sa netteté conceptuelle, ou volontaire, ou tout simplement perceptive.

C'est du dedans, fluide et empâtée, qu'elle accompagne la motion organique, l'invite, la soutient, la nourrit de son infinité, dans un consentement requérant, un effort abandonné. Pour que le comportement copulateur soit possible, il faut que les mécanismes de l'érotisation et de l'érection soient en place, mais que de plus la conscience, s'abandonnant à eux, les ratifie, voire les prévienne. Cessant de s'abandonner, elle détruit la réaction en cours, et sans sa connivence préalable, sans son élection involontaire parce qu'elle trahit sa spontanéité la plus profonde, ces réactions ne sauraient même s'engager.

Mais on reconnaît aussi, au principe, l'imagination, débordant du perçu, du pensé, du voulu. Il y a une image dans le désir. Il y a même une image spécifique du désir, aux caractères singuliers. Quand je cueille un fruit, je reste dans le senti et le moteur, et si je convoque l'imaginaire, c'est par un recours stratégique où des images déterminées viennent aider mes membres à préciser leurs mouvements: Il n'en va pas de même du projet coïtal.

Pour lui, l'organe sexuel mâle n'existe pas encore: Et le fait que la femme possède, comme les mythes l'affirment, une bouche sexuelle, ne lui donne pas non plus d'organe préalable, d'instrument, car cette bouche n'en est pas une; à son tour, elle n'existe que dans le désir, qui seul l'ouvre comme en témoigne le spasme du vaginisme , qui seul fait éclore ses ondes de tension; et elle n'opère pas davantage, n'ayant ni à prendre, ni à absorber, ni à se mettre en contact, mais à nouveau à être en contact, contact.

Ainsi il y a, dans le désir, une image à la fois nécessaire et sans contour tracé. De soi, celle-ci ne propose ni des organes, ni des objets, ni des opérations sur des objets. Bien plutôt, - à partir, certes, de conditions physiques, - elle suscite les organes qui la réalisent, les montant et disposant sans cesse. Pourtant, il va de soi que cette image n'habite personne à l'état pur. Elle est trop générale pour ne pas à tout instant se préciser: Mais même alors elle ne se contracte pas en organes, immanents mais trop statiques, ni en gestes, ouverts mais trop fonctionnels, mais seulement dans des gestes qui, se lovant, s'arrêtant, accèdent à l'immanence, comme des organes ; dans des organes qui, par leurs inflexions de lignes, de couleurs, de parfums, deviennent des propositions et des refus, des relations, comme des gestes.

Ce n'est jamais le ventre ou le sein qu'imaginé le désir, mais l'inflexion visuelle, tactile, olfactive d'un ventre ou d'un sein, - et tout autant d'une joue, d'un cou, d'une paupière, - et dans cette inflexion conjonctive celle générale d'un être, son taux d'ouverture et de réticence, c'est-à-dire son espace-temps, l'espace-temps qui, s'accouplant au mien, donnera corps à la Conjonction.

Mais alors, tout comme les prolongements et les expansions cosmiques qui lui font cortège, l'image du désir n'est pas tant image que fantasme, s'il est vrai que les images sont des contenus, ou des relations apparentes, tandis que les fantasmes sont des relations secrètes, matrice de toutes relations.

Les fantasmes expriment le rapport initial du corps conscient au monde [57] , et du corps conscient à l'intérieur de soi, et l'histoire de l'individu est pour l'essentiel leur histoire. L'image du désir, l'image de la Conjonction, n'est pas seulement un fantasme, c'est le fantasme par excellence. Et puisque toute expérience spirituelle consiste sans doute à libérer le fantasmatique derrière et sous l'image [58] , le sujet sexuel occupe une place primordiale, sinon à la fin, du moins au principe de la vie de l'esprit.

On voudrait ajouter alors - comme pour les compléments et les expansions cosmiques - que le fantasme de la Conjonction se vise, mais aussi se réalise dans le coït.

Mais ceci, qui engage la portée symbolique de la copulation, voire la nature du symbole en général, nous paraît devoir être précisé dans un dernier effort. Il n'y a pas d'autre présent que toi, présent, et le présent est ton prophète. Hemingway, Pour qui sonne le glas.

Pour plus de clarté, arrêtons-nous un moment à l'art. Un tableau abouti a le privilège, lorsque le rencontre un spectateur préparé, de s'offrir à lui comme un champ perceptif où les rapports s'infinitisent. Au lieu du signe univoque d'une chose ou d'un autre signe, au lieu même d'un signe polysémique où la main est en même temps fleur, la fleur chevelure et la chevelure onde, voici qu'indépendamment de tout sujet représenté, les lignes, les couleurs, les matières sont dans un tel ordre assemblées qu'elles déterminent un champ spatio-temporel aux relations inépuisables, où le regard, en même temps qu'à cet endroit, est assuré d'être partout, où chaque portion est grosse de toutes les autres, non dans une apaisante harmonie, mais en vertu d'une activation interne.

Ainsi, le tableau est un fragment du monde à lui seul un monde. Il tient lieu du monde et en même temps le dévoile, le rend présent dans des structures qui sont universelles, puisque seule leur proximité des racines de la perception peut pareillement les ouvrir les unes aux autres, les impliquer les unes dans les autres. Remarquons que cette expérience ne requiert pas centralement l'imaginaire, elle s'enracine au niveau de la perception, du réel. Le rapport de la ligne, de la couleur, de la matière n'est pas d'abord le signe de quelque chose d'autre, c'est la relation immédiatrice et totalisatrice elle-même, et donc ce qu'il y a à voir.

Dans cette présence perceptive du distant, dans cette intimité perceptive de chaque point de l'espace à tous, l'imaginaire ne travaille que comme un halo et parfois comme une attente.

Nous voudrions appeler symboles pleins [59] le tableau, la sonate, le poème, le corps du danseur, où l'espace et le temps perçus deviennent totaux et immédiats, en sorte que le signifiant y est identique au signifié, puisque, par essence, il se fait épreuve du tout.

Or le couple amant est un exemple du symbole ainsi entendu. Intensification extrême et fusion extrême, l'orgasme, à mesure qu'il s'approche, réalise le paradoxe d'être, perceptivement, une coulée infinie jointe à une montée infinie.

Et l'imaginaire s'y limite également à entourer la perception, à la façon de prothèses occasionnelles dans les compléments, d'une résonance dans les expansions cosmiques, d'une attente - du reste sans cesse renouvelée - dans l'image du désir. Celle-ci, tout en étant indispensable, nous l'avons vu, à l'érection et à l'orgasme, s'y réalise vraiment; elle ne saurait même naître ni se soutenir si nos structures nerveuses ne contenaient l'événement réel de l'orgasme comme possible.

Mais il faut aller jusqu'à faire du coït le symbole primordial. Nos autres symbolisations plénières, celles de l'art et du mysticisme, se nourrissent aussi du fantasme de la Conjonction, et elles se réalisent également à travers une expérience perceptive et motrice qui met sans doute en cause les mécanismes fondamentaux de l'orgasme: Mais, assurément, l'acte sexuel poursuit la Conjonction et l'orgasme de la manière la plus directe et la plus franche. Par là, il offre le modèle et le terrain de nos autres expériences d'absolu, dont il ne compromet pas d'ailleurs l'originalité.

Entre le concret relatif de la vie pratique et l'absolu abstrait de la philosophie et de la science, l'homme a faim d'un absolu concret. Pareille épreuve d'une infinité et d'une immédiation perceptives, l'art la poursuit dans un objet, le mysticisme dans le sujet le Deus interior intima meo d'Augustin , la sexualité dans l'accouplement à un autre sujet.

Et ceci oppose les démarches. L'abandon, nécessaire à toute expérience d'absolu, l'art ne le recherche que pour obtenir une possession plus grande: Au contraire, le mystique, voulant tout entier se recevoir, poursuit un abandon définitif et d'une manière elle-même passive, infuse: Le sujet sexuel, ici encore, figure la démarche initiale, celle qu'on trouve dès les menées libidinales du nourrisson: La paix des eaux soit avec nous!

Le coït n'est pas un acte divin. Il a des limites qui, sous peine de ruiner son intention, ne sauraient l'atteindre dans sa montée; mais elles le touchent dans son après, elles lui donnent un après. Pour l'homme, l'éjaculation mue le désir en non-désir, voire en menace de douleur, avec une rapidité qui varie selon les individus, mais implique arrêt et retournement: Quant à la femme, lorsqu'il précède celui de l'homme, son orgasme marque seulement un reflux repris aussitôt dans des gradations qui, pour ne pas retrouver d'ordinaire le premier paroxysme, n'en sont pas moins réentraînées par cette montée vertigineuse vers plus de sensation, trait distinctif de la caresse sexuelle; il se vit même comme une préparation ultime de l'orgasme masculin, qu'il déclenche par la motilité vaginale et utéro-annexielle; ses regains sont donc une expérience neuve, l'ascension vers sa conclusion pleinement résolutoire: C'est aussi par cette intention intussusceptrice que, lorsqu'il s'obtient après l'éjaculation, il doit la suivre de près, pour se vivre encore montant vers elle.

Sinon, la femme consommant son orgasme dans celui de l'homme, se détache dès lors que l'homme le fait. Sa rupture est seulement moins nette, et son corps retourne moins vite à des fonctions distribuées, selon sa convenance avec le continu.

A cette première faille s'en ajoute une seconde, car on n'éconduit pas si facilement la duperie de la nature dont parlait Schopenhauer. Mais il y a quelque chose de négatif dans le tiers survenant. En même temps que l'unité du couple, il est un autre, il prend même la relève, par quoi ses parents ne sont plus la dernière génération et font un pas vers la mort [61].

On a été tenté de voit en ces failles, un échec. En réalité, elles marquent que, par-delà ses bornes, le coït s'achève dans le mouvement de l'existence. Nous ne sortirons pas de lui en considérant où il va et d'où il vient. La résurgence du désir Comme l'a voulu la nature, à la nouveauté du plaisir l'habitude ajoutait pour Psyché une douceur de plus. Ce qui touche à l'entretien de la vie se caractérise par un perpétuel recommencement, une prise et une restitution alternées: Il y a dans ce retour un côté pénible de labeur, de pain gagné à la sueur du front.

Mais en même temps, comme Hannah Arendt l'a marqué [62] , la régularité de l'appétit succédant à la satiété, de la satiété succédant à l'appétit, possède quelque chose de rassurant, de sommeilleux.

Elle a l'évidence d'une nécessité vitale, l'aisance d'une habitude. Elle garantit pour aujourd'hui et pour demain les deux conditions du bonheur, le désir renaissant et la prévision stimulante de sa satisfaction, tous deux non pas fruits artificiels et fiévreux de la culture, mais épanouis pour ainsi dire de nature, comme les fleurs poussent, se fanent et poussent encore.

Elle baigne l'individu dans le sentiment d'appartenir à des métabolismes larges et fondamentaux, engageant la terre entière. Certes, la génitalité n'est pas la nutrition. Le coït ne nous est pas indispensable comme le boire et le manger.

Il n'assure point de recharge d'énergie; au contraire, il en dépense jusqu'à l'épuisement nerveux de l'orgasme. Son abstention n'entraîne aucune dégradation des tissus, à la manière de la déshydratation ou de l'hypoglycémie, et Voltaire a trop vite dit que la continence châtrait le moine [63]. La pulsion sexuelle est donc à cet égard sur le même pied que la pulsion à l'exploration, commandée non par des carences mortifères mais par un appétit de plus-être.

Cependant, comme celle-ci, elle correspond à des conditions physiologiques et ne résulte pas tout entière de l'apprentissage; c'est ce que les psychologues appellent un besoin primaire. De plus, sa satisfaction n'est facultative qu'en droit, car elle détermine souvent des tensions si importantes telle l'insomnie grave que le coït est sa seule libération économe. Pour autant le coït s'inscrit dans les rythmes vitaux, il participe du labeur, et la vieille langue l'appelle parfois la besogne.

Mais en même temps l'habitude, la prévision et l'obéissance lui assurent le repos, la sécurité cosmique qui s'attachent à toute fonction vitale.

Le lit et la table sont bibliques, réguliers et grands. Ainsi, le reflux consécutif à l'orgasme anticipe, dans son retrait, le flux qui l'entraînera de nouveau. Qui donc en toi toujours s'aliène, avec le jour? De plus, il y a entre le coït et le travail une liaison profonde, ils se nourrissent mutuellement. Le travail donne à l'être humain un monde et une société où il se réfléchit et se projette, mais en même temps il le disperse, suscite en lui toutes espèces de tensions.

D'où un besoin de recueillement, d'immédiat, de total. L'art est sur ce chemin, mais avec un effort, celui de la lucidité prométhéenne qui ne quitte jamais l'artiste ni le spectateur.

La vision mystique suit une route parallèle, mais, en s'orientant vers quelque Transcendance, jusque dans le bouddhisme, elle suppose une ascèse, où l'individu se distend. L'expérience coïtale est pure immanence, sans possession ni don, intégrant l'individu dans un tout auquel il s'abandonne pour s'en recevoir au fur et à mesure.

Son immédiat a besoin de toutes les médiations, de toutes les déterminations qu'il nie, sous peine d'être une inconscience, au lieu d'une conscience dont la richesse s'infinitise.

Tel y est le rôle de la caresse, toujours singulière; telle est, avant la caresse, préparant et soutenant sa singularité, l'activité journalière des individus, transformateurs du monde.

Déjà le néo-platonisme et les théologies négatives savaient que l'Un est d'autant plus intense que le multiple qu'il dépasse est plus différencié. Bref, l'existence apparaît soutenue par une large respiration dont le travail et le coït figurent les moments extrêmes et complémentaires.

Intégré à cette alternance, le désir, dans le temps qu'il s'évanouit, sait qu'il ne meurt pas, qu'il va non seulement se réparer, mais, en engageant un mouvement contraire au sien, positivement s'enrichir [64]. Des formes se sont attachées à nous, obscurément, comme les détours du jardin où nous avons joué dans notre enfance: Elles y vivent encore, silencieusement, et remontent un jour à la surface, oubliées et transfigurées, avec cette lourde présence des choses de la nuit.

Jean Bazaine, Notes sur la peinture d'aujourd'hui. Enfin, au dernier chapitre du Temps retrouvé, Proust a décrit la réminiscence. Dans certains états de disponibilité intérieure, un geste ressuscite soudain, avec tous ses harmoniques, une sensation éprouvée autrefois lors d'un geste semblable: Ces réminiscences ont pour propriétés remarquables de conjoindre l'imaginaire, qui ne saurait porter sur le présent, et la réalité, toujours présente; mais aussi, en dépaysant présent et passé l'un dans l'autre, de distiller un moment d'éternité, de durée échappant au temps, à ses étroitesses et à ses urgences.

Or, le renouvellement du coït ressemble à cette expérience proustienne. S'il ranime les coïts antérieurs, ce n'est ni mémoire mécanique, ni remémoration d'événements, ni reviviscence volontaire de sensations: Mais il excelle à la réminiscence, à sa propre réminiscence. Ses séquences sont assez obligées pour que le geste d'aujourd'hui risque d'y recouper le geste d'hier. Et son vide informationnel joue alors un double rôle: Sa répétition renforce la compénétration, déjà si vive en son présent, du réel et du fantasmatique.

Non doncques sans juste et équitable cause, je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunesse; car quand par le plaisir de luy, qui tout régist et modère, mon âme laissera cette habitation humaine, je ne me réputeray totallement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que, en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre gens de honneur et mes amys, comme je souloys.

L'engendrement éventuel d'un tiers, cette seconde faille du coït, a-t-il les mêmes bienfaits? Emmanuel Lévinas [65] a soutenu avec profondeur que la génération était le seul cas où la conscience humaine, toujours murée en soi ou perdue en l'autre, se retrouve vraiment dans un autre: Ou quelque chose des yeux de l'aimé.

L'aimé est plus proche par cette altérité proche engendrée avec lui. D'ailleurs, il y a dans le vivant, en sus d'un instinct de conservation, un instinct de relève, parce que vivre suppose une tension: D'où en chacun, à côté de la pulsion victorieuse, érectile et copulative, de diffusion de sa vie, une autre pulsion, également érectile et copulative, et peut-être victorieuse, de diffusion de la vie: De ce point de vue aussi, le tiers survenant apporte aux amants de lointaines et cosmiques résonances.

On pourrait même croire, avec Bataille, qu'il est seul à vraiment leur faire entendre - en sourdine - que leur abandon, comme en nos autres expériences de l'esprit, est tellement la vie parce qu'il est la suprême confiance en la mort. Le lendemain, de nouveau investie, elle demeurait couchée autour de ce plaisir si singulier qu'elle éprouvait au centre de son corps, elle rentrait dans l'absolu près de la terre, du lac et des arbres Tout s'appuyait mieux, se prolongeait, se ramifiait, et enfin il se produisait un état panique de tout ce qui existe, un état qui était vraiment l'état de Dieu.

Pierre Jean Jouve, Paulina ,. Pourtant, c'est certain, la reprise du coït dans les cycles de l'individu et de l'espèce n'arriverait pas à sauver entièrement de l'angoisse le reflux coïtal, si celui-ci ne conservait quelque chose du flux et de la crête dont il revient.

Cependant une constante se retrouve, que Ferencsi a appelée le processus génitofuge. De même que dans sa partie ascendante le coït concentre la sensation dans la zone génitale, inversement les heures qui le suivent donnent lieu à un mouvement centrifuge, où le contact, exaspéré au centre de l'organisme, se répand maintenant dans le reste du corps, et commande ses relations avec l'entourage.

Non que le sujet devienne capable de performances meilleures, dans un test d'attention ou d'exécution par exemple; mais la fluidité acquise à l'intérieur de lui-même et vis-à-vis du partenaire, sa participation aussi, s'étendent à ses rapports aux choses et aux vivants, en une intimité accrue avec l'existence. Non contente de s'articuler sur le travail, l'union charnelle l'accompagne, le pénètre, le dilate.

Pure présence, elle ne modifie ni le savoir ni la perception des êtres, mais justement leur présence. Et elle trouve là un prolongement qui la soustrait au statut d'événement exceptionnel, quelque peu illusoire comme toute exception. En tout cas, une chose se dégage de ces remarques sur le retour du balancier: Son commencement et sa fin sont mal définis, et il respire dans la réalité beaucoup plus large qu'est la vie sexuelle, voire l'existence entière d'un individu.

Plutôt qu'un événement, c'est une suite d'épreuves se reprenant, faisant percevoir leur influence tant dans leurs intervalles que dans leurs paroxysmes, et parfois plus significatives en réminiscence, dans l'aura de présence anticipée de leur réminiscence, que dans leur effectuation. La nature, plus bizarre que les moralistes ne nous la dépeignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci voudrait lui prescrire Grande quand elle peuple la terre et d'Antonins et de Titus; affreuse quand elle y vomit des Andronics et des Nérons; mais toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre respectueuse admiration, parce que ses desseins nous sont inconnus, qu'esclaves de ses caprices et de ses besoins, ce n'est jamais sur ce qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent en être les résultats.

Sade, Idée sur le roman. Dans cet ouvrage consacré à la description de l'acte sexuel normal, nous pourrions passer sous silence la perversion. Nous serions d'autant plus enclin à le faire qu'elle ouvre un dédale qui s'est ramifié à mesure qu'on l'explorait.

La psychanalyse de Freud y a pris comme fil d'Ariane la confusion de la libido sexuelle et de la libido agressive, pour le sado-masochisme; les fixations au père ou à la mère, pour l'homosexualité; l'attribution ou la non-attribution du phallus à la mère, pour le fétichisme et l'exhibitionnisme. La psychanalyse existentielle de Sartre a voulu reprendre les choses de plus haut en expliquant le choix pervers par la difficulté de notre statut de sujets voués à être reconnus par d'autres sujets tout en les reconnaissant: Enfin, la psychanalyse structuraliste et linguistique de Jacques Lacan poursuit, depuis plusieurs années, une refonte de la question.

Dans cette ligne, Gilles Deleuze voit le sadisme et le masochisme non plus comme deux moments d'une perversion unique, mais comme deux mondes distincts: Ces considérations, pour importantes qu'elles soient, ne sont pas dans notre propos, qui est, répétons-le, de nous en tenir au coït, et au coït normal. Cependant il existe peut-être une approche limitée des perversions qui éclaire par contraste le coït normal: Le coït en effet nous est apparu comme un acte cohérent, organisé autour d'une intention qui lie ses démarches et ses fantasmes, leur donne une sorte de nécessité.

Or les perversions excluent un de ces éléments. La littérature naïve y voit d'ordinaire l'excès d'une composante du sexuel et elle les interprète comme le signe d'une hypersexualité, marquant en bien des cas l'individu supérieur: Mais cette vue flatteuse attribue à l'intention coïtale des conduites qui tantôt la nient, tantôt en sont des phases de développement. Rien n'est plus opposé à l'immédiation que le regard du voyeur; rien ne contredit mieux l'identification que l'identité narcissique de l'homosexuel; l'obsession fétichiste détruit le symbole; et si la libido a rencontré dans sa genèse l'agression active du sadique et passive du masochiste, elle ne devient elle-même qu'en en émergeant.

Ainsi, la perversion est une carence, et une carence génératrice de contradiction. Loin de privilégier un aspect du coït, elle en manque un, et ce manque, en raison de la logique de l'acte, l'oblige aux hypertrophies connues; bien plus, comme les composantes sexuelles ne se substituent guère, leur remplacement ne fait que renforcer le désordre. Le pervers obtient le contraire de ce qu'il poursuit, et c'est même, Sartre l'a bien dit, parce qu'il est contradictoire - non parce qu'il est immoral - qu'il est pervers.

Je voulais qu'il m'aimât et naturellement il l'a fait avec cette candeur qui doit n'être jointe qu'à la perversité pour qu'il m'aime. A cet égard, la perversion la plus radicale est le fétichisme. En substituant au partenaire sexuel la bottine ou le colifichet, le fétichiste gauchit la perception symbolique au sens où nous l'avons entendue.

Celle-ci est une saisie où le sujet et le partenaire fluidifient tout objet dans la Conjonction, faisant coïncider le signifiant et le signifié, le geste et le fantasme. Or, dans la montée et la fusion plénifiante de l'orgasme, le fétichiste introduit un objet délimité: Car si la concavité du sexe maternel a été refusée un jour par l'enfant, et barrée et compensée par le fétiche, c'est précisément qu'elle n'a pas plus été saisie dans sa réalité conjonctive.

Dès lors, poursuivant une relation immédiatrice et totalisatrice avec un objet, le fétichiste ne peut qu'être fasciné, - ce que le sujet du coït normal n'est jamais. Il connaît l'absence ou l'absorption, non la partie en train de devenir le tout, comme en la caresse aboutie [68].

Et il ne lui reste alors qu'à se crisper davantage sur l'objet, selon la contradiction perverse. Le voyeur, lui, et son homologue passif, l'exhibitionniste, ne substituent pas d'objet au partenaire, mais tous deux veulent échapper, ou sont incapables d'accéder, au tact sexuel, qu'ils tentent de suppléer par la vue. Le constat est identique du côté des jouissances féminines: Les enjeux pèsent lourd dans cette décision: En français, le podcast The Boys Club donne la parole à des hommes explorant des masculinités non toxiques.

Le journaliste Jérémy Patinier vient de sortir chez Textuel un Petit guide du féminisme pour les hommes. Ce qui laisse une question ouverte: Notre embarras repose sur deux éléments.

Ensuite, la persistance du tabou sexuel: Nous ignorons encore quelle sexualité nous conviendra, et évidemment, elle se décline au pluriel! Lesquelles nourrissent nos petits fiascos du quotidien. Ne nous décourageons cependant pas: Ici, la question dépasse de loin le cadre sexuel:

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La politesse se transforme en fardeau: Sauf que si la bonne volonté suffisait, les sexologues seraient au chômage. Il faut tenir son érection comme on tient une tranchée! On pourrait continuer longtemps cette liste des bonnes intentions contre-productives: Quelles sont les conséquences de nos ambitions de premiers de la classe? Le constat est identique du côté des jouissances féminines: Les enjeux pèsent lourd dans cette décision: En français, le podcast The Boys Club donne la parole à des hommes explorant des masculinités non toxiques.

Le journaliste Jérémy Patinier vient de sortir chez Textuel un Petit guide du féminisme pour les hommes. Ce qui laisse une question ouverte: Notre embarras repose sur deux éléments. La posture coïtale féminine des membres inférieurs est le mode ultime de cette brisure d'enveloppement, de cette rupture et proposition de soi pour accueillir en soi.

L'anatomie consonne donc à la physiologie lorsqu'elle invite la femme à se vivre, plus que l'homme, en sujet-objet pour les autres mais aussi pour soi-même, à se percevoir comme le lieu d'un laisser-être dans le contact, la continuité, le recueillement sur le devenir Intime, viscéral.

Néanmoins nous omettons ainsi le contraste anatomique essentiel: C'est un phénomène remarquable, fortement souligné chez l'être humain du fait de la station debout, de la centralité de l'appareil génital, de l'accentuation pubienne du système pileux, qui signale le sexe immédiatement après le visage.

Des Vénus préhistoriques au Zeus de Sounion, la statuaire a commenté cette façon dont notre corps se focalise diversement vers le triangle génital et désigne un être bipolaire. Il y a là une expérience plastique et affective complexe dont nous allons devoir sérier les aspects. La haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja. Le pénis tirant à lui les gonades est un organe distinct. Par son ressaut, il sépare nettement la zone génitale masculine, le germen, du reste du corps, le soma, mais aussi de la région anale.

Cette séparation ne peut que favoriser chez le garçon une saisie discriminée et posturale du corps propre et, à travers lui, de l'environnement objectivé. Elle réussit d'autant mieux que le pénis est l'organe sexuel unique du mâle, centre constant de son développement libidinal depuis la phase phallique, comme l'a vu Freud, de sorte que, quelles que soient les mutations de l'objet et du comportement érotiques, les expériences viennent s'organiser autour de cet axe communiquant sa permanence et son unicité à la personne entière.

Le cas de la fille est plus complexe. Non seulement son clitoris se dissimule, mais sa zone génitale a plusieurs pôles: D'autre part, l'excitabilité féminine dépasse, plus que celle de l'homme, la zone génitale.

Le vagin est peu distant du rectum, si bien que ses sensations rayonnent dans l'ensemble de la primitive région cloacale, selon l'enseignement traditionnel de la psychanalyse; et la matrice réagit à la stimulation des seins, comme il se voit, après les accouchements, dans ses contractions et sa réduction accélérée sous l'effet du téter.

Or cette multiplicité des zones érogènes ne peut que favoriser les sentiments de continuité, d'immanence, de viscéralité déjà reconnus. Le coït radicalise ces caractères, conduisant la distinction et la discontinuité péniennes jusqu'à la concentration punctiforme de l'éjaculation, l'indistinction et la continuité vulvaires jusqu'à la relaxation quasi complète de la musculature de relation. Les sexes se poussent ainsi à leur extrême divergence, mais en même temps, par le tact réciproque, s'agrandissent et s'équilibrent de leur complément.

L'homme trouve à s'immerger dans la paix et la richesse du continu; la femme accède au solide et au distinct: Ce double mouvement rendrait compte d'une conduite fréquemment observée: La femme ouvre l'homme à la continuité de l'être, des êtres, des femmes dans la femme. Il l'arrête, la fixe, en lui portant la détermination. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier que la participation de chacun à l'autre suppose quelque ambiguïté des rôles. La discontinuité masculine se fluidifie dans la caresse, dans l'abandon au rythme vrai, voire dans le caractère profusif de l'éjaculation elle-même.

Tandis que la femme, à mesure que l'acte se déroule, favorise en soi une mise en forme génitale à la fois structurelle et motrice. Sa racine plonge dans la femme, sa tête la surplombe. Dedans et au-dessus, englué et détaché.

Jacques de Bourbon Busset, La Nature est un talisman. La sensation glandaire a lieu en avant de l'enveloppe générale du corps propre, en autrui tout en restant en soi ; et cette transcendance se renforce du fait que la posture des membres inférieurs n'est pas brisée chez l'homme par sa partenaire; la délimitation d'un soi intact jusque dans la région viscérale accuse le vis-à-vis, en même temps que la projection vers lui.

Ainsi, malgré le chiasme des sensations génitales, l'émotion masculine s'oriente davantage à partir de soi dans l'autre, la féminine à partir de l'autre en soi. En généralisant, on dirait que, dans le coït, l'homme va à l'en-face qu'est la nature, cette nature qu'il poursuit dans la culture, dont il a été le moteur, tandis que la femme, plus proche de la nature au principe, accueille le choc du décollement, initiateur de toute histoire, collective ou personnelle.

II me semblait rapetisser à mesure qu'il grandissait se nourrissant de moi devenant moi ou plutôt moi devenant lui… Claude Simon, La Route des Flandres. Le pénis est aussi pour le jeune garçon un organe actif et passif, commandé et s'érigeant spontanément, faisant partie de son corps et s'en détachant, à la fois lui et un autre, lui sous forme d'un autre [32].

D'autre part, grâce à cette présence, le garçon forme à lui seul une sorte de cosmos, sujet et objet, ce qui favorise une manière confiante d'aborder les réalités extérieures sans s'y perdre.

Il est invité à cette attitude qu'on nomme d'ordinaire l'objectivité, et d'où procède le monde technique, scientifique, économique, politique. Par l'absence de pénis, la fille n'a pas un autre soi-même avec soi.

Elle forme moins un système fermé, sujet et objet, et son rapport aux réalités ambiantes est moins aisément la saisie objective, organisatrice et fabricatrice.

D'où aussi son rapport à elle-même, car il ne suffit pas de due qu'elle est narcissique; le garçon l'est également. Mais cet autre intime et en réduction qu'est le pénis favorise la saisie de l'individu dans un double mi-imaginé, mi-mondain soutenant la distance intérieure et la projection de soi parmi les choses du monde; tandis que la fille est invitée, par l'absence en soi d'un autre réduit et intime, à porter plus d'attention à la présence immédiate et globale de son corps.

Ses seules images qui n'engagent pas autrui sont, dans nos cultures, extérieures, comme le substitut génital des fleurs Hubert Benoit ou du sac à main Françoise Dolto , et plus généralement extérieures et entières, celles du miroir et de la poupée.

Ainsi la présence féminine à soi s'opère moins dans un autre elle en elle que dans une proximité à soi sans distance intérieure. Ils sont tous enragés pour entrer là d'où ils sont sortis. Des conséquences semblables découlent de l'incluant et de l'inclus. Dans le coït, l'homme est inclus quant à la zone génitale, - centrale, mais limitée, déléguée, - tout en demeurant assez libre pour être incluant quant au reste du corps. Inversement, la femme est incluante quant à la zone génitale et à l'évasement des membres inférieurs, incluse quant au reste du corps; en d'autres termes, la fonction du pénis d'être inclus est assumée chez elle par le corps complet, la zone génitale exceptée.

Nous retrouvons donc par un autre biais l'opposition des narcissismes: D'autre part, l'inclus et l'incluant se disposent de la façon la plus nette quand le premier est au centre et le second à la périphérie. L'inclus est alors nodalement protégé, l'incluant cosmiquement totalisateur, tandis que les deux zones s'articulent et se distinguent.

Tel est bien le cas chez l'homme, pour qui l'inclusion passive du centre est ressaisie par l'inclusion active de la périphérie. Mais chez la femme, l'incluant étant central et l'inclus du corps-pénis périphérique, ils se délimitent moins. Observons encore la hiérarchie des désirs. Le désir d'être englobant, limite, paroi du monde, serait, quoique également impérieux, second et selon l'être et selon le temps. Or le pénis étant la seule zone franchement érogène de l'homme, la sensation génitale atteint chez lui son paroxysme dans l'être-inclus, senti comme point de départ.

Bref, ses inclusions passive et active suivraient l'ordre spontané du rapport du vivant au monde, ce qui, joint à leur distinction, favoriserait à nouveau l'abord des choses. Chez la femme l'être incluant apparaît au foyer, si bien que les désirs inverseraient leur ordre et tendraient à fusionner; ce qui nous reconduit à une appréhension plus globale, privilégiant le sujet-objet, le laisser-être, la continuité, le contact avec la nature, la viscéralité.

Il ne faudrait pas voir dans la diffusion féminine une carence. Au contraire, organisée à partir de l'axe du pénis, la femme en rayonne avec une puissance qui déborde l'homme. Parce que chez lui l'incluant est périphérique, le mâle clôt; l'incluant étant central chez la femme, par le reste de son être elle surabonde, fluide, en une expansion qu'il revient à l'homme de rassembler dans son étreinte.

Quant à la précession temporelle, si le féminin ne remonte pas à l'archétype de la naissance, il se réclame d'une origine plus lointaine, de l'archétype de la génération, de la Terre-Mère engendrant, principe, incluante avant d'être incluse. L'incluant n'est pas seulement le lieu de l'inclus, ni même son accueil, il en accouche et l'enfante. Dans le coït la femme se vit plus ancienne que son partenaire. Et ce qui fait son bonheur, c'est que l'ouverture, qui dans l'accouchement la sépare et dans la masturbation la perd, dans l'orgasme partagé la resserre en même temps sur la présence pénienne.

Le langage populaire de nos pays comme aussi celui de la psychanalyse ont accrédité l'idée que la femme est sexuellement passive. Le mot prête à contresens.

Certainement inexact s'il donne à entendre qu'elle n'aurait pas de motricité sexuelle, comme le souhaitait Montaigne, il trompe encore quand il veut dire que la motricité féminine est consécutive, qu'elle épouse un rythme prescrit par un meneur de jeu: Il demeure que l'activité féminine prend moins la forme d'un membre, qui brise, déplace ou propulse, que d'un milieu, doué de mise en branle mais surtout d'amplification, et qui n'est mû avec force que si l'on a trouvé ses fréquences critiques.

Meneur de jeu, l'homme réussit profondément quand, au lieu d'inventer et d'imposer un rythme, il découvre en l'autre une longueur d'onde qu'il épouse; et dans les cultures où il incombe à la femme de s'affairer, ce sont également des résonances qu'elle poursuit en soi.

Il est aussi redoutable de considérer l'homme comme sexuellement actif. Le pénis pénètre, opère, mais il demeure réceptif en tant qu'il éprouve, est objet d'excitation; sans cette ambiguïté [35] , il en viendrait à un travail et sortirait de l'intention sexuelle.

Du reste, dans les deux sexes, la cellule rythmique de la sensation génitale combine l'élan, actif, et la réception, passive. On parlera donc au plus d'une quasi-instrumentalité pénienne. Mais celle-ci suffit à favoriser, chez un être capable de projet, son intérêt pour la transformation et l'objectivation du monde en général, tandis que l'état de quasi-milieu, propre à la femme, incline aux options inverses.

Le pénis, déjà presque instrument, se donne pour un poignard chez Pieyre de Mandiargues; peut-être le bras sanglant du guerrier le symbolise-t-il chez Racine [36] ; à en croire De Ghelderode ou Sade, le bourreau et la victime fourniraient le modèle du couple érotique [37]. Hélène Deutsch semble apporter à ce thème littéraire son autorité de psychanalyste en attribuant, après Freud, une composante sadique à la sexualité masculine, masochiste à la féminine [38]. Cependant, si dans les sociétés patriarcales et militaristes dont nous sortons à peine , la brutalité a fait le prestige des soudards et la crainte effarouchée celui des coquettes, il en va autrement ailleurs: Quant à invoquer une agressivité commune aux deux sexes en vertu des fantasmes de transpercement pénien et de cannibalisme vaginien dont surabondent les légendes, c'est réduire l'intention sexuelle à une de ses phases de développement.

Et, en effet, il y a entre la cruauté et le coït un lien étroit, dont un pathétique exemple est fourni par tous ceux qui restent incapables d'aimer sans faire souffrir, comme les sadiques, sans se faire souffrir, comme les masochistes, et cette liaison ne tient pas seulement à une concomitance fortuite, - à ce que la libido anale se manifeste en même temps que les premières réussites du plaisir musculaire de préhension et de destruction, - elle est intrinsèque: Mais on renverserait plutôt le rapport.

Ce n'est pas l'agressivité qui est la vérité du coït, mais le coït qui est la vérité de l'agressivité. Tout en étant dans la même ligne que lui les assauts de Tancrède et de Clorinde ont l'élan de leurs caresses , elle demeure plus fruste, plus élémentaire, plus extérieure, elle suppose moins d'équilibre des contraires. Surtout, elle est habitée de contradictions que l'accouplement, dans la mesure où il mûrit, ne connaît plus.

Ne poursuit-elle pas l'identité par la consommation, l'immédiat par le choc, le total par la contracture? Si bien que la sexualité adulte est l'aboutissement dialectique de l'agressivité, ce en quoi elle se surmonte quand elle a vaincu ses contradictions internes, et non l'inverse. Cependant, on ne saurait congédier, sans plus, l'idée d'une agression pénienne. Si nettement que la personne dépasse les violences infantiles, si variés que soient les rôles selon les cultures, si grandes les initiatives féminines dans l'incitation au coït ou dans son déroulement, il reste sans doute, dans le moment de l'intromission et surtout de l'éjaculation, cette agressivité au sens étymologique d' ad-gredi , qui veut que l'homme aille à la femme, tandis qu'elle ne va pas à l'homme, mais revient à soi à travers son mouvement à lui.

Là même, comme dans l'Inde tantriste, où se propose la posture inversée viparîta-maithuna mimant çiva couché sur le dos, immobile tandis que s'enroulent autour de lui les flammes de çakti, l'initiative revient au pénis, à son érection qu'on peut solliciter, qu'on peut se mettre en état de recevoir, mais qu'on ne saurait ni provoquer à coup sûr ni prendre. La kundalinî, force basale d'essence féminine, s'enroule en serpent autour du lingam de çiva, elle ne va pas vers lui, mais seulement le sollicite à monter en soi.

Inversement, s'il se dresse stable comme le diamant vajra , comme le sceptre, c'est qu'il est l'érigé, le parfait d'un dynamisme sans cesse accompli, le toujours en arrêt [40]. La protension virile, sans impliquer l'agression et l'effraction animales, suppose, même immobile, l' ad-gredi , l'aller-vers, l'aller-dans du mâle éternel. De ce point de vue encore, le coït met donc l'homme initialement du côté du devant-l'autre dans l'autre , de la posture, du discontinu; la femme du côté du par-l'autre dans soi , du contact viscéral et continu avec la nature consciente.

La lourde tapisserie trembla, et, par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô. Enfin, et c'est une conséquence de sa distinction, le pénis se détache comme une forme, au sens plein d' eidos.

Il partage ce caractère avec d'autres organes, bras, pied, langue, dent, chevelure, qui souvent le symbolisent dans les rêves et les rites, mais sa vertu formelle a une prégnance accrue du fait que, sexuel, il contraste avec le vagin, caractérisé par l'absence de forme.

Ainsi tend-il à s'opposer à son complément comme le plein au vide, l'affirmation à l'appel, le jour à la nuit, le dehors à l'intime, l'un au multiple, et surtout le convexe au concave.

Bien plus, son érectilité en fait une information plutôt qu'une forme, forme qui devient, qui naît, qui commence, qui toujours commence, même aboutie, qui est commencement; et un commencement qui procède de soi, une auto-information, origine, acte pur. En d'autres termes, il présente les propriétés du phallus. On peut se demander si le phallus-lingam des religions primitives, ce symbole d'unité, d'indépendance, de lumière, de vie et de résurrection, encore très actif dans la Grèce et l'Inde classiques et que l'on retrouve jusque sur les tombes de la basse antiquité, a été induit des caractères du pénis concret, ou si au contraire le pénis a reçu ses propriétés de cet archétype, de cette sorte d'idée platonicienne qu'est le phallus pour l'être humain.

En tout cas, nous retiendrons de l'interprétation empiriste que le pénis a objectivement les mêmes caractères que le phallus, et de la thèse platonisante que ces caractères semblent un pôle fondamental de la conscience. Ainsi, érectile et convexe, le sexe masculin devient le révélant et le révélé.

Au contraire, passé son dehors floral de lèvres et de plis, le sexe féminin concave et comme inerte, in-forme, ne révèle point et ne peut être révélé, seulement toujours révélable. Depuis la danse des sept voiles de Salomé jusqu'au strip-tease contemporain, le dépouillement progressif l'effeuillement semble son attribut essentiel, un dépouillement qui n'a pas pour fin de le dévoiler, mais d'éprouver que, n'étant pas définitivement dévoilable, il est abyssal [41].

Face au phallus, représentation par excellence [42] , les symboles qui l'évoquent disent son absence. Objet de préhension ni mentale ni physique, il n'est même pas objet du tout. Et pour autant il déconcerte la conscience objective et l'action instrumentale qui toujours appréhendent et saisissent.

L'Occidental a tiré de tout cela un jugement de valeur. Ils le seront presque autant du christianisme romain. Les personnes trinitaires sont toutes masculines, malgré la colombe du Saint-Esprit, et si la Vierge joue un rôle considérable, c'est encore comme femme convexe, ante, per et post partum inviolata. Somme toute, si l'Occident donne au féminin un rôle culturel comme ornement de l'existence, parfois comme prétexte de l'amour courtois, il ne lui trouve pas de rôle métaphysique positif; pour Weininger [44] , le féminin est exactement le non-être: Et lorsque Freud et Hélène Deutsch affirment qu'il n'y a qu'une libido, masculine, orientée vers la possession fantasmatique de la mère, et que la petite fille se tourne vers le père à la suite d'une conversion intervenue lorsque le clitoris - substitut défaillant du pénis - s'est avéré insuffisant; surtout, lorsqu'ils donnent à croire que la sexualité de la femme adulte continue cette conversion à la triade masochiste castration-viol-accouchement, on doit se demander s'ils proposent une vérité universelle ou s'ils n'illustrent pas à leur tour l'inaptitude occidentale à penser le concave comme positif, comme complémentaire du convexe, et non comme un convexe avorté.

Au contraire, le Chinois ne conçoit pas le yang sans le yin; l'Iranien insère dans le triangle masculin sur sa base, signe d'évolution, le triangle féminin sur sa pointe, signe d'involution; l'Indien complète la verticalité du lingam par l'horizontalité du yoni, qui le soutient, et voit ce dimorphisme remonter jusqu'aux dieux suprêmes: A cet égard, l'orientation de Karen Horney, de Mélanie Klein et de Jones semble moins étroitement gréco-romaine quand elle reconnaît une sexualité vaginienne primaire, d'emblée tournée vers l'homme, et qui ne deviendrait clitoridienne que dans des moments de difficultés: C'est reconnaître que le pénis le clitoris est un recours d'évidence et d'ancrage, mais accepter en même temps que le révélable, la nuit, l'appel, le creux, le germinatif sont, comme principes d'existence, aussi premiers que leurs contraires.

En vérité, il ressort de toutes nos descriptions que, même si nous avons parfois utilisé le mot, l'intention sexuelle ne vise pas un objet - notion empruntée au monde de la connaissance et du travail. Elle poursuit l'immédiat et le total, c'est-à-dire ni l'objet, ni le sujet, ni même leur addition, mais leur lien. Si elle se différencie en rôles, c'est que l'immédiation totalisatrice se réalise au mieux selon les possibilités morphologiques de chacun: Mais alors, si la relation est première, et seule cherchée, et que les rôles sont distribués par elle, il n'y a, semble-t-il, aucun privilège existentiel au fait d'être un centre visible, révélé et révélant, plutôt qu'un centre invisible, jamais révélé, et seulement toujours révélable.

Il n'y a aucune supériorité au fait de s'ériger au-dehors plutôt que d'aspirer au-dedans. Ce sont deux façons de se vivre centres, origines et fins. C'est peut-être même, quand on les conjugue, le moyen d'être un moment, à deux, le centre, l'origine et la fin.

Encore, en parlant de la sorte, craindrions-nous de laisser croire que l'immédiation conjugue tenon et mortaise par accident, - en raison d'une morphologie de fait, - alors qu'il s'agit d'une nécessité profonde. Lorsque nous voulons concevoir une partition de l'unité qui ne la disperse pas aussitôt en juxtapositions, adhérences ou accrochages, nous rencontrons d'abord celle du tenon et de la mortaise.

Seuls ils restent engagés l'un dans l'autre jusque dans l'acte qui les distingue. Ils offrent la différenciation minimale et la complémentarité maximale. C'est cet archétype de toute inhérence et de toute inclusion que Platon a aperçu dans le mythe de l'Androgyne, et que nous appellerons - avec une majuscule pour la marquer - la Conjonction.

Si le coït a pour fin l'immédiat et le total, - disons maintenant la Conjonction, - le tenon n'est pas existentiellement plus premier que la mortaise.

Tous deux sont l'unité même dans sa scission et sa conciliation premières, cosmogoniques. Ceci se confirme dans la succession des phases orale, anale, phallique au cours du développement libidinal de l'être humain.

Comme Freud l'a montré, la sexualité se joue autour des orifices à sphincter, - bouche, anus, organes génitaux, - qui, en même temps qu'ils mettent en communication le dehors et le dedans, éprouvent et vivent ce passage.

Mais la bouche du nourrisson, perdue dans son règne liquide et ne connaissant comme événements que la tumescence et la détumescence, ne réussit pas à sortir du pur continu. Le propre de l'érectilité génitale est alors, dans l'un et l'autre sexe, de composer ces deux moments dans la synthèse la plus étroite.

La mortaise et le tenon érectiles ne se limitent pas au corps propre, incapable de médiatiser le dedans et le dehors, ils montrent une tendance de tout l'être vers un autre, mais un autre dedans, réciproque.

En eux le sujet n'est plus ni devant ni à côté, ni même dans ou autour. Il se fait complémentaire de quelque chose, contraint de fantasmer, avant soi-même et l'autre, une relation dont il n'est qu'un des termes, et qui met rigoureusement ces termes en équivalences. L'organe génital mâle ou femelle renvoie non tant à son complément qu'à la Conjonction. En somme, Freud a raison de ne voir qu'une libido. Mais elle n'est pas phallique, comme le voulait sa mentalité d'Occidental, mais, dans les deux sexes, conjonctive.

Point d'attirance d'une configuration mâle par une configuration femelle, ni l'inverse, ni les deux. Mais l'attirance, chez chacun selon ses pouvoirs, de l'unité plénifiante où naissent les deux. Il n'y a pas deux libidos: Il n'y a qu'une libido polarisée. Certes, on n'évacue pas pour autant la question de l'antériorité libidinale du clitoris pénis ou du vagin, et il reste génétiquement essentiel de savoir à quel moment la fille découvre son organe génital: Mais y a-t-il pour autant une conversion continuée à l'âge adulte?

Si l'on se débarrasse des préjugés gréco-romains, la ratification adulte de l'organe féminin n'a plus rien d'une conversion continuée ni sublimée; c'est une vraie découverte, donnant lieu à une vraie intégration [46].

Est-il besoin de dire que la valeur phallique du pénis confirme les traits du masculin et du féminin déjà relevés? Si la femme possède des caractères du phallus, - les seins, la chevelure le Sacre de Béjart en fait un usage flagellant , la motricité du corps entier dès la protrusion de la naissance, - elle en est dépourvue dans la zone génitale. Et on admettra que la convexité et l'érectilité de ce foyer, opposées à la concavité et à l'apparente amorphie, incitent l'homme à se vivre davantage comme un sujet postural, privilégiant le faire expansif au milieu d'un monde d'objets en discontinuité entre eux et avec lui, tandis que la femme est invitée à se percevoir davantage comme sujet-objet, plus viscéral, dans la continuité du laisser-être et de la nature-conscience, en un dynamisme d'adaptation.

O mon Mésa, tu n'es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme. Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi… Claudel, Partage de midi. Nous croyons avoir retenu l'essentiel. Les autres différences anatomiques et physiologiques, comme la taille et la force musculaire moindres, ainsi que la maturation plus rapide de la fille, ont perdu beaucoup de leur signification coïtale dans nos sociétés mécanisées, policées, à scolarité prolongée; du reste, elles confirmeraient nos descriptions.

Et en opposant continu et discontinu, viscéral et postural, etc. S'y laissent réduire en effet les rares et légères inégalités intellectuelles: S'y apparente aussi le fait, souligné par l'enquête Kinsey, qu'elles réagissent moins aux excitants sexuels symboliques et davantage au contact direct, ce qui se comprend bien si elles sont plus proches de leur corps [48]. Quant aux intérêts, ils divergent si peu que deux personnes de sexe opposé et de même métier en ont de plus semblables que deux personnes de même sexe et de métier différent; sauf précisément que les filles s'attachent par prédilection aux objets personnalisés [49] , ce qui nous ramène à des oppositions existentielles.

On peut donc dire qu'en général, et particulièrement au point de vue du coït, les différences sont moins affaire de capacités que de styles, ce que Buytendijk a appelé des modes d'exister. Et ceci importe grandement à l'intention sexuelle. S'il y avait de franches inégalités de facultés, de vertus ou d'intérêts, comme les romantiques l'imaginaient, - allant jusqu'à réserver à la femme l'intelligence et la douceur, à l'homme la volonté et le courage, - il n'y aurait qu'un tact réciproque défaillant.

Pour que celui-ci se conclue en univers, il importe que chacun soit assuré de la sensation de l'autre. Il faut donc que les dispositions profondes soient équivalentes, que seuls les styles diffèrent, et non encore du tout au tout, mais par déplacements d'accents. Ainsi chacun peut être avec un autre qui est lui selon d'autres insistances, en une participation si étroite que le déroulement du coït connaîtra d'ordinaire des changements de rôles prolongés ou fugaces; que chacun ne saura guère s'il perçoit l'autre à partir de lui, ou-lui à partir de l'autre.

Tant il est vrai qu'au lieu de seulement se compléter, ils s'éprouvent reçus tous deux de la Conjonction [50]. Et en moi le profond dérangement De la création, comme la Terre Lorsque l'écume aux lèvres, elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte!

Claudel, Partage de midi. Même lorsqu'une fécondation est impossible ou indésirable, le coït s'accompagne d'un sentiment de fécondité. Quand en effet éprouvons-nous cette imminence des possibles qu'est la fécondité?

Or c'est exactement ce que donne l'acte sexuel: Il y avait même imprudence à dire que le coït institue un univers clos, total, à moins d'entendre par là l'abolition de l'extériorité, et non la fermeture, ni l'immobilité, ni la perfection parménidienne. La conclusion du tact réciproque est bien un cercle, mais qui s'intensifie, s'épanouit en se contractant. Autant que d'un monde clos, il s'agit d'un monde plein, progressivement plus plein, débordant de la profusion de ses possibles, avec ceci que ce débordement n'est pas perte au-dehors, mais expansion vers un dehors qui reste dedans.

L'union charnelle est encore féconde parce qu'elle enfante cet être neuf: Les mécaniques de la complémentarité pour Weininger, l'homme recherche une femme d'autant plus féminine qu'il est plus masculin; pour Jung et Szondi, chacun reconnaît dans l'autre la part inconsciente de soi ne rendent pas compte de la naissance ni de la vie du couple conjugué. Quand il croise des individus normaux, capables d'organisations complexes et mobiles, celui-ci n'est pas une résultante; c'est une entité originale, conviant ses pôles à des virilité et féminité qu'il reçoit mais aussi qu'il dicte, selon ses exigences de vivant singulier.

Enfin, expérience secrète, généralement inconsciente mais réelle, les partenaires sexuels sont quelque peu engendrés l'un par l'autre. L'abondance des diminutifs dans le langage amoureux ne tient pas seulement à la caresse, elle exprime aussi cette sorte de naissance recommencée. L'impression de nourrissage vaginien fréquente chez la femme, celle d'habitation pénienne d'une matrice fréquente chez l'homme sont, à cet égard, plutôt des symptômes que des causes.

L'union remet l'être humain dans un état d'avant la société, d'avant la fonction, d'avant l'âge, en un affleurement où la vie n'est pas encore accaparée ni défendue mais reçue - du couple, et de l'autre dans le couple - en sa première naïveté.

Et tout cela ne ferait donc qu'accomplir l'intention coïtale telle que nous l'avons suivie jusqu'ici, si la fécondité au sens large ne débouchait maintenant sur la fécondité au sens strict, sur la fécondation. On sait le problème: Comme Klages y a insisté, l'appétit de copulation ne comporte pas ce qu'une mauvaise foi plus ou moins inconsciente a appelé un instinct de reproduction.

Notons tout de suite que cela vaut mieux, car le coït sinon deviendrait un travail, rapprochant des chromosomes mâles et femelles pour combiner des gènes. Or aucun caractère du travail n'est compatible avec l'intention sexuelle: D'ailleurs, des partenaires non pas même ouvriers, seulement spectateurs passifs, à supposer que ce fût possible, compromettraient déjà l'immédiat et le total.

Cependant, il est aussi inexact que la fécondation advienne au coït comme un simple accident extérieur, comme cette duperie de la nature dont parlait Schopenhauer, et selon laquelle, tandis qu'ils poursuivent l'union, les amants mettraient en branle un processus étranger, celui de la perpétuation de l'espèce.

Outre que l'idée d'une duplicité de la nature est déconcertante, il doit y avoir entre l'intention sexuelle et la fécondation une articulation secrète mais profonde.

Et en effet le pénis survenant en la femme comme l'axe et l'autre, elle cherche à l'établir en soi; la fécondation c'est le don pénien à demeure, l'altérité et la référence en imprégnation: D'autre part, le coït vécu fémininement en remontée vers le centre, le sans cesse en deçà, vers le plus initial et le plus spontané, ne trouve sans doute son point ultime d'introjection spatiale ni dans un lieu, ni dans une chose, ni dans un acte, mais dans un germe: L'éjaculation virile, de son côté, obtient une réciprocité dans la germination, où le recevant devient donnant à son tour.

Enfin, identifiant les organismes dans leurs délégations les plus exquises, - le spermatozoïde et l'ovule, - la fécondation achève l'unité du couple; et elle perpétue en quelque sorte ce vivant transitoire, incarné dans l'échange rythmique et séminal, en un vivant capable de se maintenir. Or, ainsi comprise, elle cesse de contredire l'intention sexuelle.

Celle-ci ne peut viser de production analytique et concertée, comme un travail; mais le moment fécondateur a lieu dans un laisser-être où chacun, loin d'opérer, se contente de poser des conditions biologiques, aboutissement de la caresse et du tact génital. Les partenaires ne sauraient être témoins d'une élaboration, sous peine de briser l'immédiat poursuivi; mais leur production leur échappe au point qu'ils en apprennent l'événement longtemps après, et la naissance est mystère pour parents et enfants [51].

L'union immanente et universalisante se détruirait en se terminant à un objet extérieur limité; mais justement l'engendré n'est ni objet, ni extérieur, ni limité, c'est un sujet, avec l'intériorité à soi et à autrui, en même temps qu'à ses générateurs, propre à un sujet; comme tout sujet, il s'égale en quelque sorte à toutes choses.

Bref, la génération est le seul acte qui achève l'intention coïtale sans la détruire. Elle joue donc dans le coït un rôle subtil. Elle y donne être à ce qui menace de rester intention et geste; cependant cet être, comme contenu vécu, n'est jamais qu'éventuel. Quoique faisant partie de l'intention coïtale, il ne s'y exige ni réalisé ni même poursuivi; il appartient au sens de l'acte sans constituer sa fin; il s'y vit comme possible, tout en étant souvent impossible.

Plus que la volonté, plus que l'élan vital, l'imagination est la force même de la production psychique. Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie. Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu. Nous n'envisageons pas les cas où un partenaire plus désirable est substitué en pensée au partenaire réel: Mais il y a dans l'union charnelle une aura imaginative qui appartient à la vérité de l'acte, et où des niveaux se distinguent.

Hanter l'être est d'un mime… Hanter l'être n'est point leurre. Et l'Amante n'est point mime. Organes et comportements sexuels signifient plus que ce qu'ils perçoivent et effectuent. La chose est nette chez certains handicapés souffrant de déficiences anatomiques et motrices plus ou moins graves. Mais, même pour l'homme et la femme normaux, la caresse, les inclusions, le rythme ne réalisent pas toujours entièrement les effets de présence, de conclusion, de réciprocité cherchés par les partenaires.

L'imaginaire alors compense, prolonge ce qui se perçoit et s'accomplit. Et il y réussit d'autant mieux que l'organisme est un champ prodigieux d'échos et de similitudes, où ceci peut tenir lieu de cela.

Ces sortes de prothèses sont floues: Mais en même temps elles ne demeurent pas simplement mentales: Et point à la façon d'un mime. Bien que moins conventionnel que le langage, le mime n'établit qu'un rapport extérieur et volontaire entre le signifiant et le signifié. La caresse porte et amorce ses compléments imaginaires dans son être même. Chacune de ces vagues l'enfonçait un peu plus sous une montagne merveilleuse qui était légère quoiqu'elle s'élevât jusqu'au ciel et qui dans la nuit de la chambre était comme une immensité de blancheur absolue.

André Pieyre de Mandiargues, La Motocyclette. On ne s'étonnera donc pas que des images non seulement complètent les perceptions et les gestes du coït, mais prolifèrent à partir d'eux. C'est le chien de La Route des Flandres: Ou bien cette confidence: J'avais vu le jour même, ou la veille, le pommier en fleurs.

Simplement la merveille, la confiance, la profusion. En tout cas, les événements y tiennent plus de place que les objets; si Swann surimprimait à Odette les lignes de la Primavera, si un autre a vu un jour l'aimée plongée dans l'océan de chair blonde des Filles de Leucippe, il s'agit ici et là d'un devenir, d'un flot, d'un battement, où l'imaginaire sort du rythme coïtal, et en même temps l'entretient. Ces images sont, comme les premières, imprécises, fantasmatiques.

Elles se dissolvent dans leur mouvement. Leurs racines très archaïques, même quand elles charrient les souvenirs culturels de Botticelli ou de Rubens, les universalisent jusqu'à les confondre avec les rythmes essentiels de l'animal, de la plante.

Surtout, comme les prolongements, elles s'incarnent, et pour autant se dérobent dans l'instant où elles naissent: Rien donc là de définissable ni de circonstancié. Mais sans doute le coït est-il toujours effleuré, principalement au seuil de l'orgasme, par des franges d'imaginaire qui ne sont plus exactement des compléments mais irradient de ceux-ci et contribuent en retour à les nourrir.

Au vrai, si l'union charnelle n'est pas le sommeil ni le rêve, elle hante leurs confins. Et il y a longtemps que les états parahypniques rendent compte non seulement du sentiment océanien d'Amiel et de Rousseau, mais encore de toutes les sortes de visions [52]. Si l'on veut bien admettre avec Freud que le sourire marque une complaisance indéfinie et libidinale de l'organisme à soi et au monde, la liaison, chez le nourrisson, du sommeil paradoxal, de l'érection et du sourire propose sans doute une préparation de ce qui deviendra, quand l'érection quittera le sommeil pour une conscience frôlée de sommeil, l'infinité imaginaire du coït.

Les accointances des états parahypniques avec le désendormissement et l'endormissement, et de ceux-ci avec le sommeil paradoxal, invitent à risquer le passage. L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin.

Les images coïtales dont nous venons de parler font suite aux perceptions et aux gestes sexuels ; elles en comblent les lacunes, elles émanent de leur foyer. Il y en a une, faut-il ajouter, qui est principe elle-même et, loin de suivre l'accouplement, le précède, précède même son désir, forme la nuée vague où le désir germe.

Comme Merleau-Ponty y insiste dans son analyse de Schn. Bien plus, sauf stimulation directe électrique ou chimique des centres nerveux, il semble qu'aucune présentation ou représentation, aucune mise en branle locale ou générale n'est assurée de susciter l'érection si elle fonctionne seulement à l'intérieur du schéma excitant-réaction. Il y faut de cela, mais aussi que, sollicité en réponse à l'objet, s'ajoute un autre facteur: Bien entendu, elle n'intervient pas ici avec sa netteté conceptuelle, ou volontaire, ou tout simplement perceptive.

C'est du dedans, fluide et empâtée, qu'elle accompagne la motion organique, l'invite, la soutient, la nourrit de son infinité, dans un consentement requérant, un effort abandonné. Pour que le comportement copulateur soit possible, il faut que les mécanismes de l'érotisation et de l'érection soient en place, mais que de plus la conscience, s'abandonnant à eux, les ratifie, voire les prévienne. Cessant de s'abandonner, elle détruit la réaction en cours, et sans sa connivence préalable, sans son élection involontaire parce qu'elle trahit sa spontanéité la plus profonde, ces réactions ne sauraient même s'engager.

Mais on reconnaît aussi, au principe, l'imagination, débordant du perçu, du pensé, du voulu. Il y a une image dans le désir. Il y a même une image spécifique du désir, aux caractères singuliers. Quand je cueille un fruit, je reste dans le senti et le moteur, et si je convoque l'imaginaire, c'est par un recours stratégique où des images déterminées viennent aider mes membres à préciser leurs mouvements: Il n'en va pas de même du projet coïtal.

Pour lui, l'organe sexuel mâle n'existe pas encore: Et le fait que la femme possède, comme les mythes l'affirment, une bouche sexuelle, ne lui donne pas non plus d'organe préalable, d'instrument, car cette bouche n'en est pas une; à son tour, elle n'existe que dans le désir, qui seul l'ouvre comme en témoigne le spasme du vaginisme , qui seul fait éclore ses ondes de tension; et elle n'opère pas davantage, n'ayant ni à prendre, ni à absorber, ni à se mettre en contact, mais à nouveau à être en contact, contact.

Ainsi il y a, dans le désir, une image à la fois nécessaire et sans contour tracé. De soi, celle-ci ne propose ni des organes, ni des objets, ni des opérations sur des objets. Bien plutôt, - à partir, certes, de conditions physiques, - elle suscite les organes qui la réalisent, les montant et disposant sans cesse. Pourtant, il va de soi que cette image n'habite personne à l'état pur.

Elle est trop générale pour ne pas à tout instant se préciser: Mais même alors elle ne se contracte pas en organes, immanents mais trop statiques, ni en gestes, ouverts mais trop fonctionnels, mais seulement dans des gestes qui, se lovant, s'arrêtant, accèdent à l'immanence, comme des organes ; dans des organes qui, par leurs inflexions de lignes, de couleurs, de parfums, deviennent des propositions et des refus, des relations, comme des gestes.

Ce n'est jamais le ventre ou le sein qu'imaginé le désir, mais l'inflexion visuelle, tactile, olfactive d'un ventre ou d'un sein, - et tout autant d'une joue, d'un cou, d'une paupière, - et dans cette inflexion conjonctive celle générale d'un être, son taux d'ouverture et de réticence, c'est-à-dire son espace-temps, l'espace-temps qui, s'accouplant au mien, donnera corps à la Conjonction. Mais alors, tout comme les prolongements et les expansions cosmiques qui lui font cortège, l'image du désir n'est pas tant image que fantasme, s'il est vrai que les images sont des contenus, ou des relations apparentes, tandis que les fantasmes sont des relations secrètes, matrice de toutes relations.

Les fantasmes expriment le rapport initial du corps conscient au monde [57] , et du corps conscient à l'intérieur de soi, et l'histoire de l'individu est pour l'essentiel leur histoire. L'image du désir, l'image de la Conjonction, n'est pas seulement un fantasme, c'est le fantasme par excellence. Et puisque toute expérience spirituelle consiste sans doute à libérer le fantasmatique derrière et sous l'image [58] , le sujet sexuel occupe une place primordiale, sinon à la fin, du moins au principe de la vie de l'esprit.

On voudrait ajouter alors - comme pour les compléments et les expansions cosmiques - que le fantasme de la Conjonction se vise, mais aussi se réalise dans le coït. Mais ceci, qui engage la portée symbolique de la copulation, voire la nature du symbole en général, nous paraît devoir être précisé dans un dernier effort.

Il n'y a pas d'autre présent que toi, présent, et le présent est ton prophète. Hemingway, Pour qui sonne le glas. Pour plus de clarté, arrêtons-nous un moment à l'art. Un tableau abouti a le privilège, lorsque le rencontre un spectateur préparé, de s'offrir à lui comme un champ perceptif où les rapports s'infinitisent.

Au lieu du signe univoque d'une chose ou d'un autre signe, au lieu même d'un signe polysémique où la main est en même temps fleur, la fleur chevelure et la chevelure onde, voici qu'indépendamment de tout sujet représenté, les lignes, les couleurs, les matières sont dans un tel ordre assemblées qu'elles déterminent un champ spatio-temporel aux relations inépuisables, où le regard, en même temps qu'à cet endroit, est assuré d'être partout, où chaque portion est grosse de toutes les autres, non dans une apaisante harmonie, mais en vertu d'une activation interne.

Ainsi, le tableau est un fragment du monde à lui seul un monde. Il tient lieu du monde et en même temps le dévoile, le rend présent dans des structures qui sont universelles, puisque seule leur proximité des racines de la perception peut pareillement les ouvrir les unes aux autres, les impliquer les unes dans les autres.

Remarquons que cette expérience ne requiert pas centralement l'imaginaire, elle s'enracine au niveau de la perception, du réel. Le rapport de la ligne, de la couleur, de la matière n'est pas d'abord le signe de quelque chose d'autre, c'est la relation immédiatrice et totalisatrice elle-même, et donc ce qu'il y a à voir.

Dans cette présence perceptive du distant, dans cette intimité perceptive de chaque point de l'espace à tous, l'imaginaire ne travaille que comme un halo et parfois comme une attente.

Nous voudrions appeler symboles pleins [59] le tableau, la sonate, le poème, le corps du danseur, où l'espace et le temps perçus deviennent totaux et immédiats, en sorte que le signifiant y est identique au signifié, puisque, par essence, il se fait épreuve du tout.

Or le couple amant est un exemple du symbole ainsi entendu. Intensification extrême et fusion extrême, l'orgasme, à mesure qu'il s'approche, réalise le paradoxe d'être, perceptivement, une coulée infinie jointe à une montée infinie.

Et l'imaginaire s'y limite également à entourer la perception, à la façon de prothèses occasionnelles dans les compléments, d'une résonance dans les expansions cosmiques, d'une attente - du reste sans cesse renouvelée - dans l'image du désir. Celle-ci, tout en étant indispensable, nous l'avons vu, à l'érection et à l'orgasme, s'y réalise vraiment; elle ne saurait même naître ni se soutenir si nos structures nerveuses ne contenaient l'événement réel de l'orgasme comme possible.

Mais il faut aller jusqu'à faire du coït le symbole primordial. Nos autres symbolisations plénières, celles de l'art et du mysticisme, se nourrissent aussi du fantasme de la Conjonction, et elles se réalisent également à travers une expérience perceptive et motrice qui met sans doute en cause les mécanismes fondamentaux de l'orgasme: Mais, assurément, l'acte sexuel poursuit la Conjonction et l'orgasme de la manière la plus directe et la plus franche.

Par là, il offre le modèle et le terrain de nos autres expériences d'absolu, dont il ne compromet pas d'ailleurs l'originalité. Entre le concret relatif de la vie pratique et l'absolu abstrait de la philosophie et de la science, l'homme a faim d'un absolu concret. Pareille épreuve d'une infinité et d'une immédiation perceptives, l'art la poursuit dans un objet, le mysticisme dans le sujet le Deus interior intima meo d'Augustin , la sexualité dans l'accouplement à un autre sujet.

Et ceci oppose les démarches. L'abandon, nécessaire à toute expérience d'absolu, l'art ne le recherche que pour obtenir une possession plus grande: Au contraire, le mystique, voulant tout entier se recevoir, poursuit un abandon définitif et d'une manière elle-même passive, infuse: Le sujet sexuel, ici encore, figure la démarche initiale, celle qu'on trouve dès les menées libidinales du nourrisson: La paix des eaux soit avec nous!

Le coït n'est pas un acte divin. Il a des limites qui, sous peine de ruiner son intention, ne sauraient l'atteindre dans sa montée; mais elles le touchent dans son après, elles lui donnent un après. Pour l'homme, l'éjaculation mue le désir en non-désir, voire en menace de douleur, avec une rapidité qui varie selon les individus, mais implique arrêt et retournement: Quant à la femme, lorsqu'il précède celui de l'homme, son orgasme marque seulement un reflux repris aussitôt dans des gradations qui, pour ne pas retrouver d'ordinaire le premier paroxysme, n'en sont pas moins réentraînées par cette montée vertigineuse vers plus de sensation, trait distinctif de la caresse sexuelle; il se vit même comme une préparation ultime de l'orgasme masculin, qu'il déclenche par la motilité vaginale et utéro-annexielle; ses regains sont donc une expérience neuve, l'ascension vers sa conclusion pleinement résolutoire: C'est aussi par cette intention intussusceptrice que, lorsqu'il s'obtient après l'éjaculation, il doit la suivre de près, pour se vivre encore montant vers elle.

Sinon, la femme consommant son orgasme dans celui de l'homme, se détache dès lors que l'homme le fait. Sa rupture est seulement moins nette, et son corps retourne moins vite à des fonctions distribuées, selon sa convenance avec le continu. A cette première faille s'en ajoute une seconde, car on n'éconduit pas si facilement la duperie de la nature dont parlait Schopenhauer.

Mais il y a quelque chose de négatif dans le tiers survenant. En même temps que l'unité du couple, il est un autre, il prend même la relève, par quoi ses parents ne sont plus la dernière génération et font un pas vers la mort [61]. On a été tenté de voit en ces failles, un échec. En réalité, elles marquent que, par-delà ses bornes, le coït s'achève dans le mouvement de l'existence.

Nous ne sortirons pas de lui en considérant où il va et d'où il vient. La résurgence du désir Comme l'a voulu la nature, à la nouveauté du plaisir l'habitude ajoutait pour Psyché une douceur de plus. Ce qui touche à l'entretien de la vie se caractérise par un perpétuel recommencement, une prise et une restitution alternées: Il y a dans ce retour un côté pénible de labeur, de pain gagné à la sueur du front.

Mais en même temps, comme Hannah Arendt l'a marqué [62] , la régularité de l'appétit succédant à la satiété, de la satiété succédant à l'appétit, possède quelque chose de rassurant, de sommeilleux.

Elle a l'évidence d'une nécessité vitale, l'aisance d'une habitude. Elle garantit pour aujourd'hui et pour demain les deux conditions du bonheur, le désir renaissant et la prévision stimulante de sa satisfaction, tous deux non pas fruits artificiels et fiévreux de la culture, mais épanouis pour ainsi dire de nature, comme les fleurs poussent, se fanent et poussent encore.

Elle baigne l'individu dans le sentiment d'appartenir à des métabolismes larges et fondamentaux, engageant la terre entière. Certes, la génitalité n'est pas la nutrition. Le coït ne nous est pas indispensable comme le boire et le manger. Il n'assure point de recharge d'énergie; au contraire, il en dépense jusqu'à l'épuisement nerveux de l'orgasme. Son abstention n'entraîne aucune dégradation des tissus, à la manière de la déshydratation ou de l'hypoglycémie, et Voltaire a trop vite dit que la continence châtrait le moine [63].

La pulsion sexuelle est donc à cet égard sur le même pied que la pulsion à l'exploration, commandée non par des carences mortifères mais par un appétit de plus-être. Cependant, comme celle-ci, elle correspond à des conditions physiologiques et ne résulte pas tout entière de l'apprentissage; c'est ce que les psychologues appellent un besoin primaire.

De plus, sa satisfaction n'est facultative qu'en droit, car elle détermine souvent des tensions si importantes telle l'insomnie grave que le coït est sa seule libération économe. Pour autant le coït s'inscrit dans les rythmes vitaux, il participe du labeur, et la vieille langue l'appelle parfois la besogne. Mais en même temps l'habitude, la prévision et l'obéissance lui assurent le repos, la sécurité cosmique qui s'attachent à toute fonction vitale. Le lit et la table sont bibliques, réguliers et grands.

Ainsi, le reflux consécutif à l'orgasme anticipe, dans son retrait, le flux qui l'entraînera de nouveau. Qui donc en toi toujours s'aliène, avec le jour?

De plus, il y a entre le coït et le travail une liaison profonde, ils se nourrissent mutuellement. Le travail donne à l'être humain un monde et une société où il se réfléchit et se projette, mais en même temps il le disperse, suscite en lui toutes espèces de tensions. D'où un besoin de recueillement, d'immédiat, de total. L'art est sur ce chemin, mais avec un effort, celui de la lucidité prométhéenne qui ne quitte jamais l'artiste ni le spectateur.

La vision mystique suit une route parallèle, mais, en s'orientant vers quelque Transcendance, jusque dans le bouddhisme, elle suppose une ascèse, où l'individu se distend. L'expérience coïtale est pure immanence, sans possession ni don, intégrant l'individu dans un tout auquel il s'abandonne pour s'en recevoir au fur et à mesure. Son immédiat a besoin de toutes les médiations, de toutes les déterminations qu'il nie, sous peine d'être une inconscience, au lieu d'une conscience dont la richesse s'infinitise.

Tel y est le rôle de la caresse, toujours singulière; telle est, avant la caresse, préparant et soutenant sa singularité, l'activité journalière des individus, transformateurs du monde. Déjà le néo-platonisme et les théologies négatives savaient que l'Un est d'autant plus intense que le multiple qu'il dépasse est plus différencié.

Bref, l'existence apparaît soutenue par une large respiration dont le travail et le coït figurent les moments extrêmes et complémentaires. Intégré à cette alternance, le désir, dans le temps qu'il s'évanouit, sait qu'il ne meurt pas, qu'il va non seulement se réparer, mais, en engageant un mouvement contraire au sien, positivement s'enrichir [64].

Des formes se sont attachées à nous, obscurément, comme les détours du jardin où nous avons joué dans notre enfance:



De quoi parle-t-on exactement? La politesse se transforme en fardeau: Sauf que si la bonne volonté suffisait, les sexologues seraient au chômage. Il faut tenir son érection comme on tient une tranchée! On pourrait continuer longtemps cette liste des bonnes intentions contre-productives: Quelles sont les conséquences de nos ambitions de premiers de la classe?

Le constat est identique du côté des jouissances féminines: Les enjeux pèsent lourd dans cette décision: En français, le podcast The Boys Club donne la parole à des hommes explorant des masculinités non toxiques. Le journaliste Jérémy Patinier vient de sortir chez Textuel un Petit guide du féminisme pour les hommes. Ce qui laisse une question ouverte: En nos pays, jusqu'à ces dernières années, on pouvait invoquer la pudeur. Comme elle sévit peu aujourd'hui, reste que Freud nous aurait convaincus que l'expérience sexuelle baigne à ce point dans l'histoire de nos fantasmes qu'il serait vain de vouloir l'élucider sans refaire le trajet de la psychanalyse, seule méthode en définitive pour débusquer l'inconscient.

Il nous a semblé pourtant qu'une autre voie s'ouvrait. Cette approche, nous préférons ne pas en tenter de formulation abstraite, puisque après tout la marche se démontre assez bien en marchant. Le travail prouvera si elle est féconde ou creuse. Jacques Hury - Mais vous serez si près de moi que je ne vous verrai plus. Paul Claudel, L'Annonce faite à Marie.

En contraste avec presque toutes nos activités, le coït se développe au plan du tact. Les autres sens, qui y jouent un rôle souvent indispensable, se limitent à prévenir, à prolonger le tact. Et si parfois ils le contredisent, c'est encore en soulignant sa primauté, car ils le complètent, l'équilibrent, sans jamais déployer leur perception pour elle-même.

Ils lui font escorte. Or le toucher a des propriétés remarquables. Dans l'architecture du monde par les sens, il nous fournit la distinction la plus simple et la plus irréfutable du sujet et de l'objet [1]. Dès qu'il s'éveille, il applique une surface contre une autre, il s'oppose; et sauf peut-être dans le cas des fluides, eau ou air, le sujet tactile ne saurait se couler dans les choses.

Mais cette distinction ne met pas à distance, car elle porte l'objet et le sujet à la rencontre l'un de l'autre. Présent à son organe, l'épiderme, le tact attire en quelque sorte celui qui l'éprouve jusqu'au bord de lui-même, et du plus profond, parce que d'habitude il s'accompagne d'efforts. En même temps, il s'accroche l'objet, se le fixe, à quoi échouent le goût et l'odorat, trop fluents.

Ainsi est-il par excellence le sens de l'immédiat, lequel suppose un minimum de médiations - de discriminations, de constructions - pour être ferme, et donc perceptiblement immédiat. Cette proximité est même telle que le touchant et le touché solide s'isolent du monde. Bien que glissant parfois sur des surfaces, la palpation vise à étreindre son objet et à se refermer avec lui en un système clos. Et puisque les sensations de poids qui la suivent atteignent comme un tout ce qu'elles pèsent, elles renforcent cette fermeture.

Du reste, le toucher contracte la durée en même temps que l'espace. Il existe au présent. Nulle part la liberté n'est aussi prompte, mais ne renonce tant aux horizons. Ainsi se dessinent déjà certains traits du coït humain. Privilégiant le tact, et le tact des solides, il ne confond pas ses partenaires. Il peut faire participer deux êtres aussi étroitement que possible, il n'abolit pas leur distinction: Mais en même temps il obtient l'immédiat ferme, l'espace conclu, le présent saturé.

Cependant tout cela se retrouve dans le toucher le plus pratique, celui qui explore, construit, transforme le monde de proche en proche. Lorsqu'il se sexualise, le tact s'oriente de manière à n'être plus analytique, ni édificateur, ni transformateur, mais à la poursuite d'une pure présence.

Et dans cette direction, son premier pas, non encore sexuel, est la caresse. C'est sa nature unie et pourrait-on dire étalée qui fait de l'ombre un bonheur. Roland Barthes, Sur Racine. La caresse veut se rendre présent le caressé non à la manière du toucher pratique ou scientifique, par une adjonction de parties les unes aux autres, mais par une saisie si intense et si diffuse de peu de parties, voire d'une seule, que les autres y résonnent.

Elle maintient la discrimination tactile, sans quoi elle se perdrait, mais elle s'attache à ouvrir le distinct et le relatif en un continu sans limite. Elle peut ainsi tout à la fois saisir la partie de façon stable et, liant, nouant, dénouant - glissant à la torpeur - l'universaliser, faire qu'elle devienne le tout du caressé, et que le caressé devienne tout.

La rangera-t-on dans l'art, puisqu'en art aussi l'ensemble se manifeste en chaque fragment? Mais, dans le tableau et la sonate, c'est la référence lucide qui assure la présence du tout dans le détail. Au contraire, la caresse s'enlise dans la mèche, la fossette. Quand elle palpe un organisme, il lui apparaît moins comme structure diversifiée que dans son pouvoir d'être ici et là le même. Elle fait du détail le tout. En si bonne voie, le tact montre des vertus nouvelles.

Il sait être englobant et englobé, prenant et pris, et lorsque la nourrice glisse son bras sous le bras de l'enfant qu'elle apaise, la main qui alternativement parcourt, contourne et se niche, tantôt extérieure, tantôt intérieure, ne distingue pas les organes, mais les saisit en coulée. D'où la faveur des régions où l'on s'immisce: D'où aussi l'attirance vers les étreintes plus larges, qui accroissent l'emmêlement et la torpeur bienfaitrice. Quand la saisie gagne le corps entier, l'objet stimule, en sus des membres explorateurs, les portions inertes, et comme celles-ci, quoique moins innervées, sont plus répandues, les zones actives cessant d'être au centre de la sensation deviennent franges de passivité, passivées à leur tour.

Mais le tact est encore le plus rythmique de nos sens, et il offre à la langueur le va-et-vient de temps forts et de temps faibles, de pressions et de détentes, qui la prennent dans juste assez de répétitions et de variations pour la faire jouir du sommeil sans y tomber.

Aussi, quand le caressé est un être animé, fondu dans la même ambiance diffuse que le caressant, tous deux participent, en sus de l'échange tactile, à une caresse englobante, à une caresse mère, cependant que chacun, s'exhalant dans l'autre et l'inspirant, reçoit et restitue comme un toucher de l'intérieur des corps. Il n'y a pas de caresse un peu prolongée sans régulations respiratoires, ou mieux - car l'athlète et le travailleur en pratiquent déjà - sans complaisance au souffle.

C'est pourquoi ce toucher culmine dans le baiser qui monte aux lèvres. Aussi raffinées mais plus fluides que la main, actives dans l'effleurement, passives dans l'ouverture, les lèvres, qui offrent le sujet dans l'intime de sa muqueuse, éprouvent l'air émané des narines et connaissent le rythme également archaïque de la succion.

En plus du tact, la caresse trouve alors d'autres alliés dans le sens thermique, qui recueille la chaleur rayonnant de l'objet et le porte unifié vers nous, - en nous, - et dans l'odorat, qui achève cette continuité d'échange en nous portant vers lui, en lui.

L'odeur, l'odeur tiède, attire au secret des substances, dit Nogué. Va-t-elle alors faire éclater la langueur dans la tentation du futur, la projeter dans la distance de la vue et de l'ouïe?

L'odorat réalise le paradoxe baudelairien d'une ouverture privée. Perception de l'infiniment loin dans le tout près, tendance dans une inspiration, desserrement qui ne cesse d'être intime, c'est pour la caresse un des complices les plus adroits et les plus secrets. Reste à apprivoiser nos sens supérieurs, qui sont serviteurs moins dociles.

Il faut qu'en cette coulée l'ouïe se fascine sur ce qu'il y a de plus tactile, thermique, olfactif dans les bruits, et, si un langage s'élève, qu'elle l'entende indistinct, diminutif, phatique [2] , cependant que la vue se compose également un babil, la pénombre, où glissent les formes en inattention. Mais domptés de la sorte, le visuel et l'auditif, riches en mémoire, achèvent de fluidifier le distinct et le séparé en les dilatant dans l'imaginaire.

Alors, si le caressé est lui-même chair, et chair humaine, - molle, tiède, granuleuse, odorante, - voici attentivement, passionnément saisie une réalité physique, avec sa configuration, sa consistance, son grain, sa chaleur, ses parfums, mais qui comporte en chacun de ces détails un affleurement de subjectivité.

Inversement, voici appréhendée une subjectivité, mais tout entière descendue, immergée, distribuée et pourtant rassemblée dans le plus singulier d'une configuration, d'une consistance, d'un grain, d'une chaleur, d'un parfum.

Loin de l'abstraction du sujet pur qu'est le corps dans la vie quotidienne , loin de l'abstraction de l'objet pur qu'est le corps visité par le dermatologue , voilà le caressé intégralement concret, présence. Ce qui suppose justement qu'il soit chair, puisque seule la conscience incarnée, universelle et séductible, peut ainsi se piéger en un point. Et c'est en même temps ses membres à lui que le caressant éprouve maintenant en une unité diffuse tantôt ici tantôt là.

Cessant d'être le simple accès au monde qu'est le corps qui perçoit et construit, ou l'élan d'approbation au monde qu'est le corps enthousiaste, sa chair ne se vit point pur sujet; elle ne présente pas davantage l'opacité, la raideur dans la saisie, l'emprise étrangère au-dedans qui font glisser le corps fatigué ou douloureux du côté de l'objet. Elle prend pour elle-même un poids, qui n'est pas un obstacle, mais une liberté d'un autre ordre: Ni seulement soi, ni devant soi, elle assiste et consent à soi étant soi.

Le sentiment de perdre pied, de chavirer… Georges Bataille, L'érotisme. Ce chapitre fut ouvert avec l'idée de définir le tact sexuel. Or tout ce que nous avons dit de la caresse n'a rien de spécifiquement sexuel; jusqu'ici l'amant n'est pas distinct de la nourrice.

Car la nuance n'est pas facile à saisir. Qui décidera à quel moment la câlinerie vire à la séduction? Quand le dorlotement succombe à la langueur? Toutes ces démarches n'exploitent-elles pas les mêmes ressources du tact et de nos autres sens? Sans doute, et c'est pourquoi nous nous sommes attardés à la caresse en général. Mais les intentions divergent.

Chez la nourrice, il y a de l'abandon et le tact a renoncé à ses fins exploratrices ou constructrices, mais la présence reste orientée vers autre chose qu'elle-même. Si marginalement que ce soit, elle poursuit un but: On voudrait affirmer alors que le contact se sexualise en devenant sa propre fin, lorsqu'il se complaît en soi, à soi attentif. Mais ce n'est pas assez dire, car il advient que s'établisse, entre des êtres parfaitement familiers, un contact dépourvu de but sans passage au sexuel.

Pour un moment, on s'arrête dans la simple présence, sans histoire. Or tel est bien le mot: Du moins, un devenir saisi comme tel. La caresse y accède lorsqu'elle est entraînée par son propre mouvement; lorsque sa complaisance à soi la tire activement et passivement vers une complaisance plus grande, avec un consentement plus empressé. Toute caresse cherche la coulée; elle se sexualise en accélérant sa chute, en épousant ses détours et ses retours pour y trouver de nouveaux enroulements, de nouvelles pesanteurs.

La voici emportée par son rythme, sa montée, sa descente, sa pulsation, la montée de sa pulsation; la voici vertigineuse, ratifiant incessamment son vertige. Alors que la caresse simple n'est pas consommatrice, la caresse sexuelle ira, sauf accident, jusqu'à l'épuisement nerveux de l'orgasme, celui du sujet et, si possible, de l'objet.

Sans détruire comme la manducation, elle consomme, catabolique. Elle aussi n'arrive point là sans autre aide. Elle altère le souffle qui, sitôt qu'elle intervient, privilégie une expiration fricative, quelque peu tremblée, saccadée, confinant au gémissement. L'amant contrarie le dormeur, qui d'habitude expire plus vite qu'il n'inspire.

Il vit une coulée favorisée, une descente intensifiée, et s'il cesse d'analyser et de construire, ce n'est pas qu'il s'endort, mais par une sorte d'excès d'attention vertigineuse [3].

Somme toute, caresse et souffle sexuels sont les deux faces d'une même intention rythmique. Cette respiration constrictive est la caresse dans son entraînement le plus intime; et cette caresse, à mesure qu'elle s'entraîne, est prise en charge par la tension de la poitrine et de l'abdomen. En même temps s'accélère et s'amplifie la pulsation cardiaque, autre rythme où la vie se bat sa présence, tandis que la chaleur apportée par la vaso-dilatation en surface tend, sinon à dépasser l'individualité du corps, du moins à estomper ses limites.

La torpeur rend la proximité forte et vague, obsédante et diffuse. L'odorat mue à son tour. Simple ouverture dans la caresse ordinaire, il se souvient maintenant de son passé animal, où l'odeur fugitive le tenait en haleine, suscitant la poursuite. Il s'éveille même à de nouveaux objets. Si, avec Nogué [4] , l'on accepte de diviser les odeurs en respiratoires, nutritives, sexuelles, et si parmi ces dernières on distingue les odeurs florales, ambrosiaques, capryliques, les florales conviennent à la caresse en général, tandis que les ambrosiaques, en poignant, les capryliques, en repoussant et contraignant à l'effort pour les surmonter, accentuent le vertige.

A ce point, on attendrait l'entrée d'un acteur resté dans l'ombre: Ainsi compris, le goût semble accomplir au mieux cette intention: Il paraît donc servir d'autant mieux la caresse sexuelle qu'on a voulu voir dans le coït la forme polie d'un cannibalisme qui en serait la visée profonde: Mais la description de Bossuet est forcée par le désir de justifier l'eucharistie, et là où on la retrouve, car de nombreux auteurs lui font écho [7] , elle semble une évocation lyrique ou un reliquat infantile ne soulignant qu'un côté des choses.

En réalité, le goût complet, avec la déglutition, ne fait pas partie du coït normal, même comme visée. Nous avons vu les autres sens aider le tact à dépasser sa juxtaposition des parties et son face à face de l'objet et du sujet, mais sans détruire les termes en présence.

Or la gustation est la sensation où nous faisons l'expérience la plus primitive du corps propre, mais en abolissant l'objet ingéré. Son égoïsme ne réussirait qu'à faire échouer l'immédiat et le total poursuivis par le tact sexuel, comme il se voit dans les régressions où elle prédomine [8].

Ainsi n'intervient-elle normalement que d'une manière allusive dans le mordillement, la succion, le lèchement, l'échange salivaire, qui en sont les prodromes, encore proversifs; la morsure ne secourt l'orgasme féminin que s'il n'est pas résolutoire.

Le goût entier, qui déglutit, ne réalise ni ne figure le paroxysme inavoué du coït, car les paroxysmes sexuels sont des équilibres. Nous en avons eu une première preuve, tout au long de ce chapitre, dans le savant dosage des emprunts à l'arsenal des qualités sensibles. Cependant, l'intention coïtale n'exploite pas les seuls sensibles généraux. Cette sensation que je regarderai volontiers comme une épilepsie passagère… Diderot, Sur les femmes.

Sans doute l'être humain possède-t-il de multiples zones érogènes réparties sur le corps, et celles-ci sont plus actives et plus nombreuses chez la femme que chez l'homme. Sans doute aussi la sensation génitale évolue, surtout chez la femme, qui, de plus clitoridienne au début de l'initiation, devient, à mesure qu'elle s'épanouit, plus vaginienne, voire utéro-annexielle [9].

Il reste que les régions sont érogènes dans la mesure où elles stimulent ou orchestrent la sensation génitale, et que celle-ci est assez unifiée, même chez la femme, pour qu'on puisse parler d'un tact génital, aux caractères singuliers.

Bergson déjà avait relevé son indigence. Et en effet, il a en propre de ne transporter presque aucune information. La sensation génitale n'est pas discriminatrice: Si on voulait à tout prix qu'elle connaisse des différences, par exemple du lisse au rugueux, - mais il s'agit encore d'un événement tactile, et qui ne lui appartient pas en propre, - ce serait à l'état de traces emportées dans sa diffusion. Et c'est en réalité sa vertu. Confuse, diffusive, non informationnelle, la sensation génitale subjugue; et lorsqu'elle se répand dans l'organisme, elle recouvre de son indistinction les autres, renforçant la compénétration visée par la caresse.

Dès qu'elle entre en jeu, tout semble comme ses prolongements, comme des médiations qui commentent, élargissent, soulignent son immédiation. Indistincte et présente, elle contribue à vider le sujet de lui-même sans l'anéantir. Sa situation favorise cette tâche, puisqu'elle a lieu au centre exact du corps, et dans un de nos rares organes de surface à ne pas se présenter par paire; le héros de Montherlant qui souhaite cent membres virils fait un contresens sexuel.

Parmi cette zone abdominale, elle choisit la portion la plus aliénante, une ouverture; cette ouverture est une muqueuse, c'est-à-dire un affleurement de l'intime de l'organisme. Et comme si de la sorte le sujet n'était pas encore assez tendu à l'extrême bord de lui-même, cet orifice termine des tissus érectiles.

Qu'on ne songe pas tant à l'érection pénienne et clitoridienne, cette dernière étant peu marquée, qu'à la levée de toute la zone génitale, laquelle se vérifie également chez la femme et chez l'homme. Cette érection au sens large est en rigueur le mouvement génital.

La motricité pelvienne exprime déjà la proversion de l'organisme, du moins si l'on admet avec Nogué que, l'axe haut-bas étant celui de l'indépendance, l'axe gauche-droite celui du choix, l'axe arrière-avant est celui du désir [11]. Mais le mouvement pelvien peut poursuivre une conquête; il échoue alors, comme l'éprouvent, dans la frénésie du choc, les personnages du Château. Les vraies motricité et sensation génitales se portent aussi loin que possible sans cesser d'être intérieures.

Telle est l'érection, expansion immanente ou, si l'on ose dire, transcendance immanente. L'activité pelvienne ne la provoque pas mais la prolonge, y trouvant son moment central et son modèle. Du reste, l'érection s'accompagne d'écoulements qui confirment cette intimité jusque dans le passage: Car, au contraire des émissions qui tournent l'organisme vers l'extérieur le jet urinaire du garçon semble à Simone de Beauvoir une expérience de transcendance , les profusions génitales, plus exsudées que jaillies, ne passent pas du sujet au monde.

Elles s'éprouvent comme le sujet même se répandant, comme ses propres organes liquéfiés. Wilhelm Reich parlait de sensation fondante. Cependant, ici encore, l'essentiel réside dans la structure rythmique. Revenons un moment à la bibition. Si le buveur, quand il avale, annule son plaisir pour en jouir, il le sauve en s'élançant vers une autre succion; à tel point que l'assoiffé se projette sans cesse en avant, que le temps moteur pour lui n'est bientôt plus la déglutition mais cette projection même.

Or le tact génital a une structure semblable. Contrairement au va-et-vient de la caresse, voire de la caresse sexuelle, où les temps faibles et les temps forts demeurent de simples accents, il connaît une annulation après l'élan où ce qui est senti et ce qui est désiré se renvoient sans cesse l'un à l'autre, bien plus, où le désir prend le temps fort, tandis que la sensation devient satisfaction transitoire et éveil de désir, en quelque sorte sensation de désir [12].

Ainsi, l'érection génitale s'accompagne d'une sensation à son tour érectile, projetée et tirant à sa suite, par sa position centrale, tout l'organisme.

Du coup, bien autrement que dans la caresse simple ou sexuelle, la conscience devient présente en chacune des parties de sa chair, intentionnellement et mécaniquement orientées vers une seule que toutes désignent et miment, et qui tire chaque fois davantage l'organisme au-delà. Mais, dans la mesure où le désir naît du senti, ce rythme, en même temps qu'il projette, retient; il ne va de l'avant qu'en rentrant dans le corps dont il procède.

C'est toujours la même intention, pour la transcendance, de ne pas échapper à une immanence dont elle désigne seulement un pôle extrême encore intime. De ce premier trait du rythme génital en découle un second: Le jeu des réflexes y pourvoit déjà, mais restons au plan du senti. On a pu dire que tout rythme vécu s'engendrait et s'alimentait de lui-même: Or le rythme génital est mieux encore autonome.

Enfermé dans la pression et le coulissage les plus élémentaires, il connaît une grande économie motrice; et son branle n'est pas seulement rappelé en écho, comme dans la réaction de Baldwin, son réflexe est désir, en sorte, disions-nous, que c'est moins la sensation qui y naît du mouvement que le mouvement de la sensation. Les manuels d'érotique savent que celle-ci est d'autant plus profonde qu'elle se cherche moins, qu'elle demeure sans urgence, dans la fidélité au senti, en un mot, que le rythme y est plus vrai, plus originel, c'est-à-dire plus entretenu de soi.

En tout cas, l'autonomie rythmique, en démobilisant la volonté, contribue à décentrer le sujet, à le porter vers une altérité qui le prend en charge, vers des rythmes qu'on peut dire viscéraux, archaïques, cosmiques.

Mais le sujet ne s'y perd jamais en un autre qui le relayerait, comme dans le mysticisme. Si involontaire qu'elle soit, la rythmisation génitale demeure éprouvée dans le corps et dans la conscience incarnée; elle s'opère dans le cycle du mouvement, de la sensation et du désir. Tous ces caractères viennent culminer dans l'orgasme.

Par leur va-et-vient, la sensation et la motricité génitales cherchent une synchronisation des neurones, dont le tonus sans cesse augmenté finit par monter vers un climax, avant de craquer en spasmes, en trous d'énergie. On peut considérer l'orgasme comme le sommet de ce mouvement, en y comprenant la dernière ascension de la phase tonique et la première descente de la phase clonique. Ces deux moments participent du sommet, le premier parce que le tonus y devient assez élevé pour que le désir ne doute plus d'atteindre sa libération, le second parce que l'énergie déployée dans le clonus est encore assez considérable pour ne pas percevoir son épuisement.

Il est vain de se demander si l'orgasme est l'instant le plus voluptueux de l'acte sexuel; il en est en tout cas le temps central, le plus accompli, le plus complet. Avant lui il y a montée, après lui descente. En lui seul le désir est déjà libération, la libération reste encore désir.

Pour le reste, on y retrouve la pauvreté de l'information, qui y confine à l'inconscience [14]. Centralité, viscéralité, érectilité s'y font despotiques.

Les profusions y redoublent et cèdent même la place, chez l'homme, à l'éjaculation du sperme, forme suprême de la projection de l'organisme. Surtout, la compénétration rythmique de la sensation par le désir et du désir par la sensation devient si étroite que le sujet ne se montre plus libre d'y mettre un frein. On peut en effet qualifier d'extase un état où le sujet se sent projeté à l'extrême limite de soi tout en restant soi.

Mais on comprend plus rigoureusement sous ce terme que le sujet se décentre au point de se perdre en un autre ou d'exister par un autre: Or, en ce dernier sens, l'orgasme n'est pas plus extatique que la caresse génitale. Il reste tactile, avec les qualités de distinction qui s'attachent au tact; il demeure rythmique, avec l'alternance d'abandon et de reprise propre au rythme.

On s'en assure mal dans l'épreuve même, à cause de sa rapidité et de sa presque inconscience, mais on le vérifie par ses déboires. Si l'homme est trop maîtrisé, s'il insiste exagérément sur la rétention indispensable à la tension sexuelle, il souffre d'éjaculation retardée, mais s'il est trop abandonné, il échoue dans l'éjaculation précoce.

On trouve chez la femme des correspondants de ces deux échecs. En d'autres mots, si passif qu'il finisse par être, l'orgasme reste une synthèse de passivité et d'activité [15] , à la fois transcendant et immanent, élan jusqu'au dernier bord de soi, mais en soi.

Ainsi, d'un bout à l'autre de sa carrière, la caresse sexuelle, puis génitale, ne se déroule pas de manière simplement proversive. Son va-et-vient l'accomplit dans un équilibre fragile, aventureux, de détente et de tension, où le physiologiste souligne le jeu serré du réflexe et du feed-back; où le psychologue observe l'aisance à se mouvoir sur les frontières de la conscience et de l'inconscience, de la maîtrise et de l'abandon; où le phénoménologue retrouve le projet de l'immédiat et du total possédés.

En somme, caresse et orgasme sont deux moments ou deux intensités d'une seule expérience. Ils se distinguent trop dans le temps pour se confondre, comme la dernière montée et la première descente orgastiques; mais ils se ressemblent assez pour que la caresse, qui laissée à elle-même serait molle, s'enrichisse de l'intensité vertigineuse de l'orgasme qu'elle mime et anticipe; pour que l'orgasme, qui isolé serait fugace, réalise d'avance dans la caresse, sur un mode plus conscient, varié et temporellement élargi, le mouvement qu'il sera, souvent trop extrême et rapide pour être vraiment perçu, quand il aura lieu.

A l'encontre du sens un peu trop alimentaire du goût que l'on ne peut ni ralentir ni retenir, et qui n'est pas réversible, et qui dépend si goulûment de la plénitude d'une poche, la peau est un admirable organe étendu, mince et subtil, et le seul qui puisse, pour ainsi dire, jouir de son organe jumeau: Le regard seul a cet immédiat dans la réponse Jusqu'ici, pour simplifier les choses, nous avons considéré le tact sexuel comme unilatéral, allant d'un sujet vers un objet, quitte à y reconnaître la plus étroite immédiation.

En réalité, c'est un tact réciproque. Il faut bien dire que dans le coït quelqu'un touche, en étant touché, un autre qui est touché par lui en le touchant. Cette caresse jumelle confirme assurément l'intention coïtale. Chacun trouve l'autre déjà rassemblé, rassemblant, et l'alternance des stimulations et des réponses noue un rythme plus serré, les temps faibles de l'un étant comblés par les temps forts de l'autre.

Et le sommeil est mieux approché et mieux évité dans cette séduction mutuelle, jamais achevée. Mais la réciprocité comble surtout une faille. D'habitude, le sujet qui perçoit ouvre devant lui un champ auquel il s'expose; même dans l'embrassement, quand il étreint un objet insensible, il maintient cette ouverture en face, ce froid qu'illustre René pressant les arbres de Combourg; de cette manière, la totalisation cherchée par la caresse ne peut aboutir.

Mais si le senti est lui-même sentant, s'il poursuit en sens inverse l'immédiat du tact, le système se referme.

Plus de devant extérieur, mais, par la rencontre, des sujets protégés de partout. Car l'organisme est fait de telle sorte que c'est en face que nous nous éprouvons ouverts; notre sensibilité se dirige d'arrière en avant à partir de la face dorsale, en deçà de laquelle commence une sorte de zéro d'être et de sensation. Ainsi, dans la saturation frontale obtenue par le coït, le champ perceptif se clôt, sphère sensible sans dehors, orientée vers son centre et le réchauffant: Selon les peuples, des degrés se distingueront dans cette fermeture, puisque le coït dorsal n'a pas sur ce point les ressources du coït affronté; mais partout s'obtient une réponse dans la zone génitale, laquelle, récapitulant les organismes, assure au couple une centrale et intense conclusion.

Mais ici la sensation adverse se communique au mieux: Le cercle clos, s'opère alors l'immédiation à autrui comme à soi. Une conscience seule n'a aucun moyen de s'être immédiatement présente; sa proximité, sa naïveté, son évidence se perdent dès qu'elle s'envisage. Mais j'échappe à la distance et à l'évanescence du miroir si mon abandon, suscitant l'abandon d'un autre, m'est révélé et rendu dans le sien. Telle est la spontanéité où chacun n'a plus à quêter sa vérité et sa consistance, garanties dans l'acquiescement, toujours concret et vérace [16] , du désir de l'autre.

Telle est la communauté où, chacun se tenant d'un partenaire qui se tient de lui, il n'y a plus des êtres ayant une relation mais une relation engendrant des êtres. Telle est la plénitude, toutes brèches colmatées, où la projection, au lieu d'une perte vers le dehors, devient, réciproquée, une extase interne, une extase de concentration, de recueillement, totale dans sa suffisance, infinie dans son élan.

Telle est aussi l'extrême aventure, car cette double innocence s'éveille sans cesse suspendue à la séduction hasardeuse de deux libertés. Dans cette constitution réciproque, il ne s'agit plus seulement du rythme alterné, des chants amébées de la caresse visant à conjuguer l'alternance avec la continuité.

Nous touchons à la dialectique où se fabrique, serait-ce transitoirement, de l'être neuf: La fermeture du tact réciproque explique l'isolement du coït, qui se retrouve chez tous les peuples. Il n'y a guère que la sexualité orgiaque où la promiscuité ait été recherchée; encore se tempérait-elle souvent de l'obscurité de la nuit, du lieu souterrain ou ombragé du culte; sinon, même dans les tribus où l'émoi sexuel, à la façon de certaines espèces animales, requiert une excitation collective, habituellement dansée [17] , les couples s'égaillent bientôt dans la solitude.

Ces motifs ont leur poids selon les sociétés et les individus. Mais la réciprocité tactile reste au fondement. Par son intention d'établir un circuit fermé arrêtant toute sensation proversive de moi vers autrui par celle réversive d'autrui vers moi, elle exclut la présence de témoins désengagés. Au plus tolère-t-elle un tiers coadjuteur dans certaines postures du tantrisme indien probablement théoriques , ou complice tactile chez Sade ou dans tel conte de La Fontaine, voire complice visuel dans quelques performances de Casanova.

Mais, mises à part ces originalités relevant du rituel, de la perversion, de la fantaisie littéraire ou de la gageure, elle réalise le mieux sa visée dans le seul à seule, sans distraction d'aucun tiers. Les considérations de tabou, de culpabilité, de pudeur viennent en sus. Le tact réciproque trouve sans doute sa réalisation la plus forte dans ce qu'on pourrait appeler le chiasme des sensations génitales.

La sensation glandaire de l'homme a lieu dans la profondeur du corps féminin, au-delà de la sensation clitoridienne-vulvaire, et celle de la femme, malgré sa répercussion ondulatoire en profondeur, trouve son départ et en quelque sorte son point d'application au clitoris, au-delà de la sensation glandaire de l'homme. Jointe à la concordance temporelle du rythme, elle marque le dernier resserrement du couple. C'est curieux, se dit-elle, que pour moi il soit un visage avant tout, et que je veuille être un corps pour lui.

André Pieyre de Mandiargues, Le Lys de mer. Depuis les grottes préhistoriques il y a une mythologie du masculin et du féminin [18]. Non seulement nous nous sommes entendus pour reconnaître à l'homme et à la femme certains caractères opposés, mais nous avons voulu y voir l'expression de phénomènes plus larges, intéressant l'univers, manifestant sa structure primordiale.

Ainsi a-t-on assimilé le masculin à l'été, au sec, au lumineux, au solaire, à l'aérien, à l'actif; le féminin à l'hiver, à l'humide, au nocturne, au lunaire, au terrien, au passif [19]. Ces spéculations, en germe dans l'hermaphrodisme des statues africaines et polynésiennes ou dans la symbolique indienne du lingam-yoni, ont sans doute trouvé leur forme la plus achevée dans les conceptions chinoises du yang masculin et du yin féminin, rendant compte de la formation des cinq éléments, des points cardinaux, de la terre et du ciel, de la montagne et de la vallée, des espèces végétales et animales, des rapports sociaux.

Agrandi de ces perspectives, le coït, en croisant l'homme et la femme, serait le lieu d'un événement cosmique privilégié. Il rassemblerait les principes d'être. La vérité est moins simple. Si toutes les cultures présentent pareils jeux d'oppositions, les couples d'opposés varient. En allemand, le soleil est féminin, la lune masculine.

Or pour notre propos, qui est de dégager une essence, il importe de déterminer en quoi contrastent les comportements sexuels de l'homme et de la femme, mais en faisant abstraction des particularités de culture. On ne saurait procéder par induction; un trait de comportement peut manquer ou être présent chez un ou plusieurs peuples, voire chez tous, à cause d'une inversion, c'est-à-dire d'un choix précisément contradictoire. Par ailleurs, il serait gratuit de postuler, à la manière de Simmel [22] , une sorte d'essence métaphysique, en tout cas de détermination psychologique formelle des sexes; comment fonder ces couples de contraires, sinon par une vue de l'esprit?

Et nous n'aurions pas plus de chance en invoquant seulement des structures anatomiques et physiologiques; la phénoménologie nous a prévenus que les traits bruts ne sont pas un destin; le sujet les assume en des sens opposés; la petitesse de taille engendre l'humilité ou l'orgueil. Portons en compte, comme y insiste le structuralisme, que l'homme est un animal classificateur, qu'il tend à souligner les différences, surtout quand leur confrontation permet de réaliser à l'échelle sociale l'être humain complet que chacun ne peut accomplir à part soi.

Or certains traits physiques qui distinguent les hommes et les femmes répondent bien à ces conditions. Je ne pouvais trouver entre ce corps et le mien que des ressemblances. Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. Rappelons brièvement les faits. Le garçon dispose d'une innervation plus développée des articulations, ce qui, joint à sa puissance musculaire, lui donne la faculté de déplacements larges et nets, la fille excellant dans les déplacements réduits et subtils.

Ensuite, le corps féminin est plus fluctuant que le masculin: Il y a aussi un sens à dire que l'homme a une constitution d'attaque, mobilisant rapidement mais pour un temps assez court des énergies surtout motrices se répandant au-dehors, tandis que la femme a une constitution de réserve, mobilisant plus lentement des énergies à long terme et se limitant au corps lui-même, comme il se voit dans la grossesse. Quant à l'orgasme féminin, il est moins abrupt, plus étalé dans le temps, comme les zones érogènes féminines le sont dans l'espace.

Mais surtout, alors que l'orgasme masculin, en raison de la rigidité pénienne, reste relié au système musculo-squelettique, soutenant l'éveil de la conscience, l'orgasme féminin pleinement abouti, c'est-à-dire utéro-annexiel, suppose dans sa dernière séquence la relaxation complète des muscles de la vie de relation [26] ; c'est pourquoi la femme vit cette phase, sinon dans l'inconscience, du moins dans une conscience si peu discriminatrice que les renseignements que nous possédons à ce propos nous viennent des partenaires masculins.

Mettons ensemble ces caractères. On conclura sans doute que, chacun à leur façon, ils invitent davantage la femme à un dynamisme adaptatif, au recueillement sur son propre corps, à des rapports fluides avec le milieu, privilégiant les images viscérales, les attitudes de laisser-être, de continuité, d'épreuve de soi comme d'un sujet-objet, et même comme d'un sujet encore nature, tandis que le garçon est stimulé au dynamisme expansif, au faire, au décollement, à la discontinuité, à l'attitude d'un sujet à distance des choses et devant le monde, aux images posturales.

L'idée d'une similitude qu'une différence rend plus sensible… Georges Bataille, L'érotisme. Mais ces originalités physiologiques, malgré leur importunée, n'ont sans doute pas, sur la distinction des sexes, jetant d'influence que les facteurs anatomiques. Quoique statiques, ceux-ci sont plus apparents; ils se prêtent mieux à la comparaison visuelle, la plus nette; ils demeurent dans l'imagination et fournissent matière aux arts et à la littérature.

Il faut s'attendre à ce qu'ils soient particulièrement éloquents chez l'être humain, s'il est vrai qu'un animal exhibe un corps d'autant plus expressif que son index de céphalisation est plus élevé [27].

A ce propos, Buytendijk a soutenu que la femme avait une apparence plus symétrique, ce qui lui ferait exprimer l'acceptation, le recueillement: Le corps féminin ferait preuve également de plus de juvénilité, c'est-à-dire de disponibilité aux possibles, s'alliant bien avec la prédominance de la symétrie [28]. Mais ces traits sont enclins à varier selon les cultures.

Tout en reconnaissant qu'ils éclairent la femme occidentale et s'accordent assez avec les structures féminines essentielles pour être presque constants, nous ne les compterons pas parmi les caractères premiers sur lesquels nous voulons prendre appui. Par contre, il est bien fondamental que la femme ait un corps plus offert, plus proposé que celui de l'homme: Tandis que le corps masculin devient significatif dans la mesure où il annonce ou rappelle des actions, celui de la femme se suffit assez comme présence ou comme paysage.

Et plus offert, il s'ouvre davantage. Sans doute la matrice n'est pas le simple terrain de croissance que voulait Aristote, et l'ovule est aussi actif que le spermatozoïde, mais la femme demeure sexuellement réceptrice et se vit - est vécue - comme le lieu d'un devenir; son corps s'offre mieux en accueil, refuge, repos, pour l'enfant et l'amant. Somme toute, il y a deux modes de l'ouverture. Celle de l'homme, proversive, brisée [30] , se préparant à disposer des objets autour de soi en un monde, dans l'activité du travail ou du jeu expansif.

Celle de la femme, recueillante, intussusceptrice, consentant à déclore la forme pour la nourrir, pour enrichir son immanence.

La posture coïtale féminine des membres inférieurs est le mode ultime de cette brisure d'enveloppement, de cette rupture et proposition de soi pour accueillir en soi.

L'anatomie consonne donc à la physiologie lorsqu'elle invite la femme à se vivre, plus que l'homme, en sujet-objet pour les autres mais aussi pour soi-même, à se percevoir comme le lieu d'un laisser-être dans le contact, la continuité, le recueillement sur le devenir Intime, viscéral.

Néanmoins nous omettons ainsi le contraste anatomique essentiel: C'est un phénomène remarquable, fortement souligné chez l'être humain du fait de la station debout, de la centralité de l'appareil génital, de l'accentuation pubienne du système pileux, qui signale le sexe immédiatement après le visage.

Des Vénus préhistoriques au Zeus de Sounion, la statuaire a commenté cette façon dont notre corps se focalise diversement vers le triangle génital et désigne un être bipolaire.

Il y a là une expérience plastique et affective complexe dont nous allons devoir sérier les aspects. La haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja. Le pénis tirant à lui les gonades est un organe distinct. Par son ressaut, il sépare nettement la zone génitale masculine, le germen, du reste du corps, le soma, mais aussi de la région anale. Cette séparation ne peut que favoriser chez le garçon une saisie discriminée et posturale du corps propre et, à travers lui, de l'environnement objectivé.

Elle réussit d'autant mieux que le pénis est l'organe sexuel unique du mâle, centre constant de son développement libidinal depuis la phase phallique, comme l'a vu Freud, de sorte que, quelles que soient les mutations de l'objet et du comportement érotiques, les expériences viennent s'organiser autour de cet axe communiquant sa permanence et son unicité à la personne entière.

Le cas de la fille est plus complexe. Non seulement son clitoris se dissimule, mais sa zone génitale a plusieurs pôles: D'autre part, l'excitabilité féminine dépasse, plus que celle de l'homme, la zone génitale. Le vagin est peu distant du rectum, si bien que ses sensations rayonnent dans l'ensemble de la primitive région cloacale, selon l'enseignement traditionnel de la psychanalyse; et la matrice réagit à la stimulation des seins, comme il se voit, après les accouchements, dans ses contractions et sa réduction accélérée sous l'effet du téter.

Or cette multiplicité des zones érogènes ne peut que favoriser les sentiments de continuité, d'immanence, de viscéralité déjà reconnus. Le coït radicalise ces caractères, conduisant la distinction et la discontinuité péniennes jusqu'à la concentration punctiforme de l'éjaculation, l'indistinction et la continuité vulvaires jusqu'à la relaxation quasi complète de la musculature de relation.

Les sexes se poussent ainsi à leur extrême divergence, mais en même temps, par le tact réciproque, s'agrandissent et s'équilibrent de leur complément.

L'homme trouve à s'immerger dans la paix et la richesse du continu; la femme accède au solide et au distinct: Ce double mouvement rendrait compte d'une conduite fréquemment observée: La femme ouvre l'homme à la continuité de l'être, des êtres, des femmes dans la femme.

Il l'arrête, la fixe, en lui portant la détermination. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier que la participation de chacun à l'autre suppose quelque ambiguïté des rôles. La discontinuité masculine se fluidifie dans la caresse, dans l'abandon au rythme vrai, voire dans le caractère profusif de l'éjaculation elle-même.

Tandis que la femme, à mesure que l'acte se déroule, favorise en soi une mise en forme génitale à la fois structurelle et motrice. Sa racine plonge dans la femme, sa tête la surplombe. Dedans et au-dessus, englué et détaché. Jacques de Bourbon Busset, La Nature est un talisman. La sensation glandaire a lieu en avant de l'enveloppe générale du corps propre, en autrui tout en restant en soi ; et cette transcendance se renforce du fait que la posture des membres inférieurs n'est pas brisée chez l'homme par sa partenaire; la délimitation d'un soi intact jusque dans la région viscérale accuse le vis-à-vis, en même temps que la projection vers lui.

Ainsi, malgré le chiasme des sensations génitales, l'émotion masculine s'oriente davantage à partir de soi dans l'autre, la féminine à partir de l'autre en soi. En généralisant, on dirait que, dans le coït, l'homme va à l'en-face qu'est la nature, cette nature qu'il poursuit dans la culture, dont il a été le moteur, tandis que la femme, plus proche de la nature au principe, accueille le choc du décollement, initiateur de toute histoire, collective ou personnelle.

II me semblait rapetisser à mesure qu'il grandissait se nourrissant de moi devenant moi ou plutôt moi devenant lui… Claude Simon, La Route des Flandres. Le pénis est aussi pour le jeune garçon un organe actif et passif, commandé et s'érigeant spontanément, faisant partie de son corps et s'en détachant, à la fois lui et un autre, lui sous forme d'un autre [32].

D'autre part, grâce à cette présence, le garçon forme à lui seul une sorte de cosmos, sujet et objet, ce qui favorise une manière confiante d'aborder les réalités extérieures sans s'y perdre. Il est invité à cette attitude qu'on nomme d'ordinaire l'objectivité, et d'où procède le monde technique, scientifique, économique, politique. Par l'absence de pénis, la fille n'a pas un autre soi-même avec soi. Elle forme moins un système fermé, sujet et objet, et son rapport aux réalités ambiantes est moins aisément la saisie objective, organisatrice et fabricatrice.

D'où aussi son rapport à elle-même, car il ne suffit pas de due qu'elle est narcissique; le garçon l'est également. Mais cet autre intime et en réduction qu'est le pénis favorise la saisie de l'individu dans un double mi-imaginé, mi-mondain soutenant la distance intérieure et la projection de soi parmi les choses du monde; tandis que la fille est invitée, par l'absence en soi d'un autre réduit et intime, à porter plus d'attention à la présence immédiate et globale de son corps.

Ses seules images qui n'engagent pas autrui sont, dans nos cultures, extérieures, comme le substitut génital des fleurs Hubert Benoit ou du sac à main Françoise Dolto , et plus généralement extérieures et entières, celles du miroir et de la poupée.

Ainsi la présence féminine à soi s'opère moins dans un autre elle en elle que dans une proximité à soi sans distance intérieure. Ils sont tous enragés pour entrer là d'où ils sont sortis. Des conséquences semblables découlent de l'incluant et de l'inclus. Dans le coït, l'homme est inclus quant à la zone génitale, - centrale, mais limitée, déléguée, - tout en demeurant assez libre pour être incluant quant au reste du corps.

Inversement, la femme est incluante quant à la zone génitale et à l'évasement des membres inférieurs, incluse quant au reste du corps; en d'autres termes, la fonction du pénis d'être inclus est assumée chez elle par le corps complet, la zone génitale exceptée. Nous retrouvons donc par un autre biais l'opposition des narcissismes: D'autre part, l'inclus et l'incluant se disposent de la façon la plus nette quand le premier est au centre et le second à la périphérie.

L'inclus est alors nodalement protégé, l'incluant cosmiquement totalisateur, tandis que les deux zones s'articulent et se distinguent. Tel est bien le cas chez l'homme, pour qui l'inclusion passive du centre est ressaisie par l'inclusion active de la périphérie.

Mais chez la femme, l'incluant étant central et l'inclus du corps-pénis périphérique, ils se délimitent moins. Observons encore la hiérarchie des désirs. Le désir d'être englobant, limite, paroi du monde, serait, quoique également impérieux, second et selon l'être et selon le temps. Or le pénis étant la seule zone franchement érogène de l'homme, la sensation génitale atteint chez lui son paroxysme dans l'être-inclus, senti comme point de départ.

Bref, ses inclusions passive et active suivraient l'ordre spontané du rapport du vivant au monde, ce qui, joint à leur distinction, favoriserait à nouveau l'abord des choses. Chez la femme l'être incluant apparaît au foyer, si bien que les désirs inverseraient leur ordre et tendraient à fusionner; ce qui nous reconduit à une appréhension plus globale, privilégiant le sujet-objet, le laisser-être, la continuité, le contact avec la nature, la viscéralité.

Il ne faudrait pas voir dans la diffusion féminine une carence. Au contraire, organisée à partir de l'axe du pénis, la femme en rayonne avec une puissance qui déborde l'homme. Parce que chez lui l'incluant est périphérique, le mâle clôt; l'incluant étant central chez la femme, par le reste de son être elle surabonde, fluide, en une expansion qu'il revient à l'homme de rassembler dans son étreinte. Quant à la précession temporelle, si le féminin ne remonte pas à l'archétype de la naissance, il se réclame d'une origine plus lointaine, de l'archétype de la génération, de la Terre-Mère engendrant, principe, incluante avant d'être incluse.

L'incluant n'est pas seulement le lieu de l'inclus, ni même son accueil, il en accouche et l'enfante. Dans le coït la femme se vit plus ancienne que son partenaire. Et ce qui fait son bonheur, c'est que l'ouverture, qui dans l'accouchement la sépare et dans la masturbation la perd, dans l'orgasme partagé la resserre en même temps sur la présence pénienne. Le langage populaire de nos pays comme aussi celui de la psychanalyse ont accrédité l'idée que la femme est sexuellement passive.

Le mot prête à contresens. Certainement inexact s'il donne à entendre qu'elle n'aurait pas de motricité sexuelle, comme le souhaitait Montaigne, il trompe encore quand il veut dire que la motricité féminine est consécutive, qu'elle épouse un rythme prescrit par un meneur de jeu: Il demeure que l'activité féminine prend moins la forme d'un membre, qui brise, déplace ou propulse, que d'un milieu, doué de mise en branle mais surtout d'amplification, et qui n'est mû avec force que si l'on a trouvé ses fréquences critiques.

Meneur de jeu, l'homme réussit profondément quand, au lieu d'inventer et d'imposer un rythme, il découvre en l'autre une longueur d'onde qu'il épouse; et dans les cultures où il incombe à la femme de s'affairer, ce sont également des résonances qu'elle poursuit en soi.

Il est aussi redoutable de considérer l'homme comme sexuellement actif. Le pénis pénètre, opère, mais il demeure réceptif en tant qu'il éprouve, est objet d'excitation; sans cette ambiguïté [35] , il en viendrait à un travail et sortirait de l'intention sexuelle. Du reste, dans les deux sexes, la cellule rythmique de la sensation génitale combine l'élan, actif, et la réception, passive.

On parlera donc au plus d'une quasi-instrumentalité pénienne. Mais celle-ci suffit à favoriser, chez un être capable de projet, son intérêt pour la transformation et l'objectivation du monde en général, tandis que l'état de quasi-milieu, propre à la femme, incline aux options inverses. Le pénis, déjà presque instrument, se donne pour un poignard chez Pieyre de Mandiargues; peut-être le bras sanglant du guerrier le symbolise-t-il chez Racine [36] ; à en croire De Ghelderode ou Sade, le bourreau et la victime fourniraient le modèle du couple érotique [37].

Hélène Deutsch semble apporter à ce thème littéraire son autorité de psychanalyste en attribuant, après Freud, une composante sadique à la sexualité masculine, masochiste à la féminine [38]. Cependant, si dans les sociétés patriarcales et militaristes dont nous sortons à peine , la brutalité a fait le prestige des soudards et la crainte effarouchée celui des coquettes, il en va autrement ailleurs:




Mov sexuelle scene de sexe non simulé

  • Son égoïsme ne réussirait qu'à faire échouer l'immédiat et le total poursuivis par le tact sexuel, comme il se voit dans les régressions où elle prédomine [8]. Reste à apprivoiser nos sens supérieurs, qui sont serviteurs moins dociles. Quant à invoquer une agressivité commune aux deux sexes malade de sexe sexe en folie vertu des fantasmes de transpercement pénien et de cannibalisme vaginien dont surabondent les légendes, c'est réduire l'intention sexuelle à une de ses phases de développement.
  • Non doncques sans juste et équitable cause, je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunesse; car quand par le plaisir de intention sexuelle modèle sexe com, qui tout régist et modère, mon âme laissera cette le sexe zappant sexe pied humaine, je ne me réputeray totallement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que, en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre gens de honneur et mes amys, comme je souloys. Mais même alors elle ne se contracte pas en organes, immanents mais trop statiques, ni en gestes, ouverts mais trop fonctionnels, mais seulement dans des gestes qui, intention sexuelle modèle sexe com, se lovant, s'arrêtant, accèdent à l'immanence, comme des organes ; dans des organes qui, par leurs inflexions de lignes, de couleurs, de parfums, deviennent des propositions et des refus, des relations, comme des gestes. Là même, comme dans l'Inde tantriste, où se propose la posture inversée viparîta-maithuna mimant çiva couché sur le dos, immobile tandis que s'enroulent autour de lui les flammes de çakti, l'initiative revient au pénis, à son érection qu'on peut solliciter, qu'on peut se mettre en état de recevoir, mais qu'on ne saurait ni provoquer à coup sûr ni prendre.
  • Le rapport de la ligne, de la couleur, de la matière n'est pas d'abord le signe de quelque chose d'autre, c'est la relation immédiatrice et totalisatrice elle-même, et donc ce qu'il y a à voir. Déjà le néo-platonisme et les théologies négatives savaient que l'Un est d'autant plus intense que le multiple qu'il dépasse est plus différencié.





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Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. Rappelons brièvement les faits. Le garçon dispose d'une innervation plus développée des articulations, ce qui, joint à sa puissance musculaire, lui donne la faculté de déplacements larges et nets, la fille excellant dans les déplacements réduits et subtils.

Ensuite, le corps féminin est plus fluctuant que le masculin: Il y a aussi un sens à dire que l'homme a une constitution d'attaque, mobilisant rapidement mais pour un temps assez court des énergies surtout motrices se répandant au-dehors, tandis que la femme a une constitution de réserve, mobilisant plus lentement des énergies à long terme et se limitant au corps lui-même, comme il se voit dans la grossesse.

Quant à l'orgasme féminin, il est moins abrupt, plus étalé dans le temps, comme les zones érogènes féminines le sont dans l'espace. Mais surtout, alors que l'orgasme masculin, en raison de la rigidité pénienne, reste relié au système musculo-squelettique, soutenant l'éveil de la conscience, l'orgasme féminin pleinement abouti, c'est-à-dire utéro-annexiel, suppose dans sa dernière séquence la relaxation complète des muscles de la vie de relation [26] ; c'est pourquoi la femme vit cette phase, sinon dans l'inconscience, du moins dans une conscience si peu discriminatrice que les renseignements que nous possédons à ce propos nous viennent des partenaires masculins.

Mettons ensemble ces caractères. On conclura sans doute que, chacun à leur façon, ils invitent davantage la femme à un dynamisme adaptatif, au recueillement sur son propre corps, à des rapports fluides avec le milieu, privilégiant les images viscérales, les attitudes de laisser-être, de continuité, d'épreuve de soi comme d'un sujet-objet, et même comme d'un sujet encore nature, tandis que le garçon est stimulé au dynamisme expansif, au faire, au décollement, à la discontinuité, à l'attitude d'un sujet à distance des choses et devant le monde, aux images posturales.

L'idée d'une similitude qu'une différence rend plus sensible… Georges Bataille, L'érotisme. Mais ces originalités physiologiques, malgré leur importunée, n'ont sans doute pas, sur la distinction des sexes, jetant d'influence que les facteurs anatomiques. Quoique statiques, ceux-ci sont plus apparents; ils se prêtent mieux à la comparaison visuelle, la plus nette; ils demeurent dans l'imagination et fournissent matière aux arts et à la littérature. Il faut s'attendre à ce qu'ils soient particulièrement éloquents chez l'être humain, s'il est vrai qu'un animal exhibe un corps d'autant plus expressif que son index de céphalisation est plus élevé [27].

A ce propos, Buytendijk a soutenu que la femme avait une apparence plus symétrique, ce qui lui ferait exprimer l'acceptation, le recueillement: Le corps féminin ferait preuve également de plus de juvénilité, c'est-à-dire de disponibilité aux possibles, s'alliant bien avec la prédominance de la symétrie [28].

Mais ces traits sont enclins à varier selon les cultures. Tout en reconnaissant qu'ils éclairent la femme occidentale et s'accordent assez avec les structures féminines essentielles pour être presque constants, nous ne les compterons pas parmi les caractères premiers sur lesquels nous voulons prendre appui.

Par contre, il est bien fondamental que la femme ait un corps plus offert, plus proposé que celui de l'homme: Tandis que le corps masculin devient significatif dans la mesure où il annonce ou rappelle des actions, celui de la femme se suffit assez comme présence ou comme paysage. Et plus offert, il s'ouvre davantage. Sans doute la matrice n'est pas le simple terrain de croissance que voulait Aristote, et l'ovule est aussi actif que le spermatozoïde, mais la femme demeure sexuellement réceptrice et se vit - est vécue - comme le lieu d'un devenir; son corps s'offre mieux en accueil, refuge, repos, pour l'enfant et l'amant.

Somme toute, il y a deux modes de l'ouverture. Celle de l'homme, proversive, brisée [30] , se préparant à disposer des objets autour de soi en un monde, dans l'activité du travail ou du jeu expansif. Celle de la femme, recueillante, intussusceptrice, consentant à déclore la forme pour la nourrir, pour enrichir son immanence. La posture coïtale féminine des membres inférieurs est le mode ultime de cette brisure d'enveloppement, de cette rupture et proposition de soi pour accueillir en soi.

L'anatomie consonne donc à la physiologie lorsqu'elle invite la femme à se vivre, plus que l'homme, en sujet-objet pour les autres mais aussi pour soi-même, à se percevoir comme le lieu d'un laisser-être dans le contact, la continuité, le recueillement sur le devenir Intime, viscéral. Néanmoins nous omettons ainsi le contraste anatomique essentiel: C'est un phénomène remarquable, fortement souligné chez l'être humain du fait de la station debout, de la centralité de l'appareil génital, de l'accentuation pubienne du système pileux, qui signale le sexe immédiatement après le visage.

Des Vénus préhistoriques au Zeus de Sounion, la statuaire a commenté cette façon dont notre corps se focalise diversement vers le triangle génital et désigne un être bipolaire.

Il y a là une expérience plastique et affective complexe dont nous allons devoir sérier les aspects. La haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja. Le pénis tirant à lui les gonades est un organe distinct. Par son ressaut, il sépare nettement la zone génitale masculine, le germen, du reste du corps, le soma, mais aussi de la région anale. Cette séparation ne peut que favoriser chez le garçon une saisie discriminée et posturale du corps propre et, à travers lui, de l'environnement objectivé.

Elle réussit d'autant mieux que le pénis est l'organe sexuel unique du mâle, centre constant de son développement libidinal depuis la phase phallique, comme l'a vu Freud, de sorte que, quelles que soient les mutations de l'objet et du comportement érotiques, les expériences viennent s'organiser autour de cet axe communiquant sa permanence et son unicité à la personne entière.

Le cas de la fille est plus complexe. Non seulement son clitoris se dissimule, mais sa zone génitale a plusieurs pôles: D'autre part, l'excitabilité féminine dépasse, plus que celle de l'homme, la zone génitale. Le vagin est peu distant du rectum, si bien que ses sensations rayonnent dans l'ensemble de la primitive région cloacale, selon l'enseignement traditionnel de la psychanalyse; et la matrice réagit à la stimulation des seins, comme il se voit, après les accouchements, dans ses contractions et sa réduction accélérée sous l'effet du téter.

Or cette multiplicité des zones érogènes ne peut que favoriser les sentiments de continuité, d'immanence, de viscéralité déjà reconnus. Le coït radicalise ces caractères, conduisant la distinction et la discontinuité péniennes jusqu'à la concentration punctiforme de l'éjaculation, l'indistinction et la continuité vulvaires jusqu'à la relaxation quasi complète de la musculature de relation. Les sexes se poussent ainsi à leur extrême divergence, mais en même temps, par le tact réciproque, s'agrandissent et s'équilibrent de leur complément.

L'homme trouve à s'immerger dans la paix et la richesse du continu; la femme accède au solide et au distinct: Ce double mouvement rendrait compte d'une conduite fréquemment observée: La femme ouvre l'homme à la continuité de l'être, des êtres, des femmes dans la femme.

Il l'arrête, la fixe, en lui portant la détermination. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier que la participation de chacun à l'autre suppose quelque ambiguïté des rôles. La discontinuité masculine se fluidifie dans la caresse, dans l'abandon au rythme vrai, voire dans le caractère profusif de l'éjaculation elle-même. Tandis que la femme, à mesure que l'acte se déroule, favorise en soi une mise en forme génitale à la fois structurelle et motrice.

Sa racine plonge dans la femme, sa tête la surplombe. Dedans et au-dessus, englué et détaché. Jacques de Bourbon Busset, La Nature est un talisman. La sensation glandaire a lieu en avant de l'enveloppe générale du corps propre, en autrui tout en restant en soi ; et cette transcendance se renforce du fait que la posture des membres inférieurs n'est pas brisée chez l'homme par sa partenaire; la délimitation d'un soi intact jusque dans la région viscérale accuse le vis-à-vis, en même temps que la projection vers lui.

Ainsi, malgré le chiasme des sensations génitales, l'émotion masculine s'oriente davantage à partir de soi dans l'autre, la féminine à partir de l'autre en soi. En généralisant, on dirait que, dans le coït, l'homme va à l'en-face qu'est la nature, cette nature qu'il poursuit dans la culture, dont il a été le moteur, tandis que la femme, plus proche de la nature au principe, accueille le choc du décollement, initiateur de toute histoire, collective ou personnelle.

II me semblait rapetisser à mesure qu'il grandissait se nourrissant de moi devenant moi ou plutôt moi devenant lui… Claude Simon, La Route des Flandres. Le pénis est aussi pour le jeune garçon un organe actif et passif, commandé et s'érigeant spontanément, faisant partie de son corps et s'en détachant, à la fois lui et un autre, lui sous forme d'un autre [32]. D'autre part, grâce à cette présence, le garçon forme à lui seul une sorte de cosmos, sujet et objet, ce qui favorise une manière confiante d'aborder les réalités extérieures sans s'y perdre.

Il est invité à cette attitude qu'on nomme d'ordinaire l'objectivité, et d'où procède le monde technique, scientifique, économique, politique. Par l'absence de pénis, la fille n'a pas un autre soi-même avec soi. Elle forme moins un système fermé, sujet et objet, et son rapport aux réalités ambiantes est moins aisément la saisie objective, organisatrice et fabricatrice.

D'où aussi son rapport à elle-même, car il ne suffit pas de due qu'elle est narcissique; le garçon l'est également.

Mais cet autre intime et en réduction qu'est le pénis favorise la saisie de l'individu dans un double mi-imaginé, mi-mondain soutenant la distance intérieure et la projection de soi parmi les choses du monde; tandis que la fille est invitée, par l'absence en soi d'un autre réduit et intime, à porter plus d'attention à la présence immédiate et globale de son corps.

Ses seules images qui n'engagent pas autrui sont, dans nos cultures, extérieures, comme le substitut génital des fleurs Hubert Benoit ou du sac à main Françoise Dolto , et plus généralement extérieures et entières, celles du miroir et de la poupée. Ainsi la présence féminine à soi s'opère moins dans un autre elle en elle que dans une proximité à soi sans distance intérieure. Ils sont tous enragés pour entrer là d'où ils sont sortis.

Des conséquences semblables découlent de l'incluant et de l'inclus. Dans le coït, l'homme est inclus quant à la zone génitale, - centrale, mais limitée, déléguée, - tout en demeurant assez libre pour être incluant quant au reste du corps. Inversement, la femme est incluante quant à la zone génitale et à l'évasement des membres inférieurs, incluse quant au reste du corps; en d'autres termes, la fonction du pénis d'être inclus est assumée chez elle par le corps complet, la zone génitale exceptée.

Nous retrouvons donc par un autre biais l'opposition des narcissismes: D'autre part, l'inclus et l'incluant se disposent de la façon la plus nette quand le premier est au centre et le second à la périphérie. L'inclus est alors nodalement protégé, l'incluant cosmiquement totalisateur, tandis que les deux zones s'articulent et se distinguent.

Tel est bien le cas chez l'homme, pour qui l'inclusion passive du centre est ressaisie par l'inclusion active de la périphérie. Mais chez la femme, l'incluant étant central et l'inclus du corps-pénis périphérique, ils se délimitent moins. Observons encore la hiérarchie des désirs. Le désir d'être englobant, limite, paroi du monde, serait, quoique également impérieux, second et selon l'être et selon le temps.

Or le pénis étant la seule zone franchement érogène de l'homme, la sensation génitale atteint chez lui son paroxysme dans l'être-inclus, senti comme point de départ. Bref, ses inclusions passive et active suivraient l'ordre spontané du rapport du vivant au monde, ce qui, joint à leur distinction, favoriserait à nouveau l'abord des choses.

Chez la femme l'être incluant apparaît au foyer, si bien que les désirs inverseraient leur ordre et tendraient à fusionner; ce qui nous reconduit à une appréhension plus globale, privilégiant le sujet-objet, le laisser-être, la continuité, le contact avec la nature, la viscéralité. Il ne faudrait pas voir dans la diffusion féminine une carence. Au contraire, organisée à partir de l'axe du pénis, la femme en rayonne avec une puissance qui déborde l'homme.

Parce que chez lui l'incluant est périphérique, le mâle clôt; l'incluant étant central chez la femme, par le reste de son être elle surabonde, fluide, en une expansion qu'il revient à l'homme de rassembler dans son étreinte. Quant à la précession temporelle, si le féminin ne remonte pas à l'archétype de la naissance, il se réclame d'une origine plus lointaine, de l'archétype de la génération, de la Terre-Mère engendrant, principe, incluante avant d'être incluse.

L'incluant n'est pas seulement le lieu de l'inclus, ni même son accueil, il en accouche et l'enfante. Dans le coït la femme se vit plus ancienne que son partenaire. Et ce qui fait son bonheur, c'est que l'ouverture, qui dans l'accouchement la sépare et dans la masturbation la perd, dans l'orgasme partagé la resserre en même temps sur la présence pénienne. Le langage populaire de nos pays comme aussi celui de la psychanalyse ont accrédité l'idée que la femme est sexuellement passive.

Le mot prête à contresens. Certainement inexact s'il donne à entendre qu'elle n'aurait pas de motricité sexuelle, comme le souhaitait Montaigne, il trompe encore quand il veut dire que la motricité féminine est consécutive, qu'elle épouse un rythme prescrit par un meneur de jeu: Il demeure que l'activité féminine prend moins la forme d'un membre, qui brise, déplace ou propulse, que d'un milieu, doué de mise en branle mais surtout d'amplification, et qui n'est mû avec force que si l'on a trouvé ses fréquences critiques.

Meneur de jeu, l'homme réussit profondément quand, au lieu d'inventer et d'imposer un rythme, il découvre en l'autre une longueur d'onde qu'il épouse; et dans les cultures où il incombe à la femme de s'affairer, ce sont également des résonances qu'elle poursuit en soi. Il est aussi redoutable de considérer l'homme comme sexuellement actif. Le pénis pénètre, opère, mais il demeure réceptif en tant qu'il éprouve, est objet d'excitation; sans cette ambiguïté [35] , il en viendrait à un travail et sortirait de l'intention sexuelle.

Du reste, dans les deux sexes, la cellule rythmique de la sensation génitale combine l'élan, actif, et la réception, passive. On parlera donc au plus d'une quasi-instrumentalité pénienne. Mais celle-ci suffit à favoriser, chez un être capable de projet, son intérêt pour la transformation et l'objectivation du monde en général, tandis que l'état de quasi-milieu, propre à la femme, incline aux options inverses.

Le pénis, déjà presque instrument, se donne pour un poignard chez Pieyre de Mandiargues; peut-être le bras sanglant du guerrier le symbolise-t-il chez Racine [36] ; à en croire De Ghelderode ou Sade, le bourreau et la victime fourniraient le modèle du couple érotique [37]. Hélène Deutsch semble apporter à ce thème littéraire son autorité de psychanalyste en attribuant, après Freud, une composante sadique à la sexualité masculine, masochiste à la féminine [38].

Cependant, si dans les sociétés patriarcales et militaristes dont nous sortons à peine , la brutalité a fait le prestige des soudards et la crainte effarouchée celui des coquettes, il en va autrement ailleurs: Quant à invoquer une agressivité commune aux deux sexes en vertu des fantasmes de transpercement pénien et de cannibalisme vaginien dont surabondent les légendes, c'est réduire l'intention sexuelle à une de ses phases de développement.

Et, en effet, il y a entre la cruauté et le coït un lien étroit, dont un pathétique exemple est fourni par tous ceux qui restent incapables d'aimer sans faire souffrir, comme les sadiques, sans se faire souffrir, comme les masochistes, et cette liaison ne tient pas seulement à une concomitance fortuite, - à ce que la libido anale se manifeste en même temps que les premières réussites du plaisir musculaire de préhension et de destruction, - elle est intrinsèque: Mais on renverserait plutôt le rapport.

Ce n'est pas l'agressivité qui est la vérité du coït, mais le coït qui est la vérité de l'agressivité. Tout en étant dans la même ligne que lui les assauts de Tancrède et de Clorinde ont l'élan de leurs caresses , elle demeure plus fruste, plus élémentaire, plus extérieure, elle suppose moins d'équilibre des contraires. Surtout, elle est habitée de contradictions que l'accouplement, dans la mesure où il mûrit, ne connaît plus. Ne poursuit-elle pas l'identité par la consommation, l'immédiat par le choc, le total par la contracture?

Si bien que la sexualité adulte est l'aboutissement dialectique de l'agressivité, ce en quoi elle se surmonte quand elle a vaincu ses contradictions internes, et non l'inverse. Cependant, on ne saurait congédier, sans plus, l'idée d'une agression pénienne. Si nettement que la personne dépasse les violences infantiles, si variés que soient les rôles selon les cultures, si grandes les initiatives féminines dans l'incitation au coït ou dans son déroulement, il reste sans doute, dans le moment de l'intromission et surtout de l'éjaculation, cette agressivité au sens étymologique d' ad-gredi , qui veut que l'homme aille à la femme, tandis qu'elle ne va pas à l'homme, mais revient à soi à travers son mouvement à lui.

Là même, comme dans l'Inde tantriste, où se propose la posture inversée viparîta-maithuna mimant çiva couché sur le dos, immobile tandis que s'enroulent autour de lui les flammes de çakti, l'initiative revient au pénis, à son érection qu'on peut solliciter, qu'on peut se mettre en état de recevoir, mais qu'on ne saurait ni provoquer à coup sûr ni prendre. La kundalinî, force basale d'essence féminine, s'enroule en serpent autour du lingam de çiva, elle ne va pas vers lui, mais seulement le sollicite à monter en soi.

Inversement, s'il se dresse stable comme le diamant vajra , comme le sceptre, c'est qu'il est l'érigé, le parfait d'un dynamisme sans cesse accompli, le toujours en arrêt [40]. La protension virile, sans impliquer l'agression et l'effraction animales, suppose, même immobile, l' ad-gredi , l'aller-vers, l'aller-dans du mâle éternel. De ce point de vue encore, le coït met donc l'homme initialement du côté du devant-l'autre dans l'autre , de la posture, du discontinu; la femme du côté du par-l'autre dans soi , du contact viscéral et continu avec la nature consciente.

La lourde tapisserie trembla, et, par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.

Enfin, et c'est une conséquence de sa distinction, le pénis se détache comme une forme, au sens plein d' eidos. Il partage ce caractère avec d'autres organes, bras, pied, langue, dent, chevelure, qui souvent le symbolisent dans les rêves et les rites, mais sa vertu formelle a une prégnance accrue du fait que, sexuel, il contraste avec le vagin, caractérisé par l'absence de forme.

Ainsi tend-il à s'opposer à son complément comme le plein au vide, l'affirmation à l'appel, le jour à la nuit, le dehors à l'intime, l'un au multiple, et surtout le convexe au concave.

Bien plus, son érectilité en fait une information plutôt qu'une forme, forme qui devient, qui naît, qui commence, qui toujours commence, même aboutie, qui est commencement; et un commencement qui procède de soi, une auto-information, origine, acte pur. En d'autres termes, il présente les propriétés du phallus.

On peut se demander si le phallus-lingam des religions primitives, ce symbole d'unité, d'indépendance, de lumière, de vie et de résurrection, encore très actif dans la Grèce et l'Inde classiques et que l'on retrouve jusque sur les tombes de la basse antiquité, a été induit des caractères du pénis concret, ou si au contraire le pénis a reçu ses propriétés de cet archétype, de cette sorte d'idée platonicienne qu'est le phallus pour l'être humain.

En tout cas, nous retiendrons de l'interprétation empiriste que le pénis a objectivement les mêmes caractères que le phallus, et de la thèse platonisante que ces caractères semblent un pôle fondamental de la conscience. Ainsi, érectile et convexe, le sexe masculin devient le révélant et le révélé.

Au contraire, passé son dehors floral de lèvres et de plis, le sexe féminin concave et comme inerte, in-forme, ne révèle point et ne peut être révélé, seulement toujours révélable.

Depuis la danse des sept voiles de Salomé jusqu'au strip-tease contemporain, le dépouillement progressif l'effeuillement semble son attribut essentiel, un dépouillement qui n'a pas pour fin de le dévoiler, mais d'éprouver que, n'étant pas définitivement dévoilable, il est abyssal [41]. Face au phallus, représentation par excellence [42] , les symboles qui l'évoquent disent son absence. Objet de préhension ni mentale ni physique, il n'est même pas objet du tout. Et pour autant il déconcerte la conscience objective et l'action instrumentale qui toujours appréhendent et saisissent.

L'Occidental a tiré de tout cela un jugement de valeur. Ils le seront presque autant du christianisme romain. Les personnes trinitaires sont toutes masculines, malgré la colombe du Saint-Esprit, et si la Vierge joue un rôle considérable, c'est encore comme femme convexe, ante, per et post partum inviolata.

Somme toute, si l'Occident donne au féminin un rôle culturel comme ornement de l'existence, parfois comme prétexte de l'amour courtois, il ne lui trouve pas de rôle métaphysique positif; pour Weininger [44] , le féminin est exactement le non-être: Et lorsque Freud et Hélène Deutsch affirment qu'il n'y a qu'une libido, masculine, orientée vers la possession fantasmatique de la mère, et que la petite fille se tourne vers le père à la suite d'une conversion intervenue lorsque le clitoris - substitut défaillant du pénis - s'est avéré insuffisant; surtout, lorsqu'ils donnent à croire que la sexualité de la femme adulte continue cette conversion à la triade masochiste castration-viol-accouchement, on doit se demander s'ils proposent une vérité universelle ou s'ils n'illustrent pas à leur tour l'inaptitude occidentale à penser le concave comme positif, comme complémentaire du convexe, et non comme un convexe avorté.

Au contraire, le Chinois ne conçoit pas le yang sans le yin; l'Iranien insère dans le triangle masculin sur sa base, signe d'évolution, le triangle féminin sur sa pointe, signe d'involution; l'Indien complète la verticalité du lingam par l'horizontalité du yoni, qui le soutient, et voit ce dimorphisme remonter jusqu'aux dieux suprêmes: A cet égard, l'orientation de Karen Horney, de Mélanie Klein et de Jones semble moins étroitement gréco-romaine quand elle reconnaît une sexualité vaginienne primaire, d'emblée tournée vers l'homme, et qui ne deviendrait clitoridienne que dans des moments de difficultés: C'est reconnaître que le pénis le clitoris est un recours d'évidence et d'ancrage, mais accepter en même temps que le révélable, la nuit, l'appel, le creux, le germinatif sont, comme principes d'existence, aussi premiers que leurs contraires.

En vérité, il ressort de toutes nos descriptions que, même si nous avons parfois utilisé le mot, l'intention sexuelle ne vise pas un objet - notion empruntée au monde de la connaissance et du travail. Elle poursuit l'immédiat et le total, c'est-à-dire ni l'objet, ni le sujet, ni même leur addition, mais leur lien.

Si elle se différencie en rôles, c'est que l'immédiation totalisatrice se réalise au mieux selon les possibilités morphologiques de chacun: Mais alors, si la relation est première, et seule cherchée, et que les rôles sont distribués par elle, il n'y a, semble-t-il, aucun privilège existentiel au fait d'être un centre visible, révélé et révélant, plutôt qu'un centre invisible, jamais révélé, et seulement toujours révélable.

Il n'y a aucune supériorité au fait de s'ériger au-dehors plutôt que d'aspirer au-dedans. Ce sont deux façons de se vivre centres, origines et fins. C'est peut-être même, quand on les conjugue, le moyen d'être un moment, à deux, le centre, l'origine et la fin. Encore, en parlant de la sorte, craindrions-nous de laisser croire que l'immédiation conjugue tenon et mortaise par accident, - en raison d'une morphologie de fait, - alors qu'il s'agit d'une nécessité profonde.

Lorsque nous voulons concevoir une partition de l'unité qui ne la disperse pas aussitôt en juxtapositions, adhérences ou accrochages, nous rencontrons d'abord celle du tenon et de la mortaise.

Seuls ils restent engagés l'un dans l'autre jusque dans l'acte qui les distingue. Ils offrent la différenciation minimale et la complémentarité maximale. C'est cet archétype de toute inhérence et de toute inclusion que Platon a aperçu dans le mythe de l'Androgyne, et que nous appellerons - avec une majuscule pour la marquer - la Conjonction. Si le coït a pour fin l'immédiat et le total, - disons maintenant la Conjonction, - le tenon n'est pas existentiellement plus premier que la mortaise.

Tous deux sont l'unité même dans sa scission et sa conciliation premières, cosmogoniques. Ceci se confirme dans la succession des phases orale, anale, phallique au cours du développement libidinal de l'être humain. Comme Freud l'a montré, la sexualité se joue autour des orifices à sphincter, - bouche, anus, organes génitaux, - qui, en même temps qu'ils mettent en communication le dehors et le dedans, éprouvent et vivent ce passage. Mais la bouche du nourrisson, perdue dans son règne liquide et ne connaissant comme événements que la tumescence et la détumescence, ne réussit pas à sortir du pur continu.

Le propre de l'érectilité génitale est alors, dans l'un et l'autre sexe, de composer ces deux moments dans la synthèse la plus étroite. La mortaise et le tenon érectiles ne se limitent pas au corps propre, incapable de médiatiser le dedans et le dehors, ils montrent une tendance de tout l'être vers un autre, mais un autre dedans, réciproque.

En eux le sujet n'est plus ni devant ni à côté, ni même dans ou autour. Il se fait complémentaire de quelque chose, contraint de fantasmer, avant soi-même et l'autre, une relation dont il n'est qu'un des termes, et qui met rigoureusement ces termes en équivalences.

L'organe génital mâle ou femelle renvoie non tant à son complément qu'à la Conjonction. En somme, Freud a raison de ne voir qu'une libido. Mais elle n'est pas phallique, comme le voulait sa mentalité d'Occidental, mais, dans les deux sexes, conjonctive. Point d'attirance d'une configuration mâle par une configuration femelle, ni l'inverse, ni les deux. Mais l'attirance, chez chacun selon ses pouvoirs, de l'unité plénifiante où naissent les deux. Il n'y a pas deux libidos: Il n'y a qu'une libido polarisée.

Certes, on n'évacue pas pour autant la question de l'antériorité libidinale du clitoris pénis ou du vagin, et il reste génétiquement essentiel de savoir à quel moment la fille découvre son organe génital: Mais y a-t-il pour autant une conversion continuée à l'âge adulte?

Si l'on se débarrasse des préjugés gréco-romains, la ratification adulte de l'organe féminin n'a plus rien d'une conversion continuée ni sublimée; c'est une vraie découverte, donnant lieu à une vraie intégration [46].

Est-il besoin de dire que la valeur phallique du pénis confirme les traits du masculin et du féminin déjà relevés? Si la femme possède des caractères du phallus, - les seins, la chevelure le Sacre de Béjart en fait un usage flagellant , la motricité du corps entier dès la protrusion de la naissance, - elle en est dépourvue dans la zone génitale. Et on admettra que la convexité et l'érectilité de ce foyer, opposées à la concavité et à l'apparente amorphie, incitent l'homme à se vivre davantage comme un sujet postural, privilégiant le faire expansif au milieu d'un monde d'objets en discontinuité entre eux et avec lui, tandis que la femme est invitée à se percevoir davantage comme sujet-objet, plus viscéral, dans la continuité du laisser-être et de la nature-conscience, en un dynamisme d'adaptation.

O mon Mésa, tu n'es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme. Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi… Claudel, Partage de midi. Nous croyons avoir retenu l'essentiel. Les autres différences anatomiques et physiologiques, comme la taille et la force musculaire moindres, ainsi que la maturation plus rapide de la fille, ont perdu beaucoup de leur signification coïtale dans nos sociétés mécanisées, policées, à scolarité prolongée; du reste, elles confirmeraient nos descriptions.

Et en opposant continu et discontinu, viscéral et postural, etc. S'y laissent réduire en effet les rares et légères inégalités intellectuelles: S'y apparente aussi le fait, souligné par l'enquête Kinsey, qu'elles réagissent moins aux excitants sexuels symboliques et davantage au contact direct, ce qui se comprend bien si elles sont plus proches de leur corps [48].

Quant aux intérêts, ils divergent si peu que deux personnes de sexe opposé et de même métier en ont de plus semblables que deux personnes de même sexe et de métier différent; sauf précisément que les filles s'attachent par prédilection aux objets personnalisés [49] , ce qui nous ramène à des oppositions existentielles. On peut donc dire qu'en général, et particulièrement au point de vue du coït, les différences sont moins affaire de capacités que de styles, ce que Buytendijk a appelé des modes d'exister.

Et ceci importe grandement à l'intention sexuelle. S'il y avait de franches inégalités de facultés, de vertus ou d'intérêts, comme les romantiques l'imaginaient, - allant jusqu'à réserver à la femme l'intelligence et la douceur, à l'homme la volonté et le courage, - il n'y aurait qu'un tact réciproque défaillant. Pour que celui-ci se conclue en univers, il importe que chacun soit assuré de la sensation de l'autre.

Il faut donc que les dispositions profondes soient équivalentes, que seuls les styles diffèrent, et non encore du tout au tout, mais par déplacements d'accents. Ainsi chacun peut être avec un autre qui est lui selon d'autres insistances, en une participation si étroite que le déroulement du coït connaîtra d'ordinaire des changements de rôles prolongés ou fugaces; que chacun ne saura guère s'il perçoit l'autre à partir de lui, ou-lui à partir de l'autre.

Tant il est vrai qu'au lieu de seulement se compléter, ils s'éprouvent reçus tous deux de la Conjonction [50]. Et en moi le profond dérangement De la création, comme la Terre Lorsque l'écume aux lèvres, elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte! Claudel, Partage de midi. Même lorsqu'une fécondation est impossible ou indésirable, le coït s'accompagne d'un sentiment de fécondité.

Quand en effet éprouvons-nous cette imminence des possibles qu'est la fécondité? Or c'est exactement ce que donne l'acte sexuel: Il y avait même imprudence à dire que le coït institue un univers clos, total, à moins d'entendre par là l'abolition de l'extériorité, et non la fermeture, ni l'immobilité, ni la perfection parménidienne.

La conclusion du tact réciproque est bien un cercle, mais qui s'intensifie, s'épanouit en se contractant. Autant que d'un monde clos, il s'agit d'un monde plein, progressivement plus plein, débordant de la profusion de ses possibles, avec ceci que ce débordement n'est pas perte au-dehors, mais expansion vers un dehors qui reste dedans. L'union charnelle est encore féconde parce qu'elle enfante cet être neuf: Les mécaniques de la complémentarité pour Weininger, l'homme recherche une femme d'autant plus féminine qu'il est plus masculin; pour Jung et Szondi, chacun reconnaît dans l'autre la part inconsciente de soi ne rendent pas compte de la naissance ni de la vie du couple conjugué.

Quand il croise des individus normaux, capables d'organisations complexes et mobiles, celui-ci n'est pas une résultante; c'est une entité originale, conviant ses pôles à des virilité et féminité qu'il reçoit mais aussi qu'il dicte, selon ses exigences de vivant singulier. Enfin, expérience secrète, généralement inconsciente mais réelle, les partenaires sexuels sont quelque peu engendrés l'un par l'autre. L'abondance des diminutifs dans le langage amoureux ne tient pas seulement à la caresse, elle exprime aussi cette sorte de naissance recommencée.

L'impression de nourrissage vaginien fréquente chez la femme, celle d'habitation pénienne d'une matrice fréquente chez l'homme sont, à cet égard, plutôt des symptômes que des causes. L'union remet l'être humain dans un état d'avant la société, d'avant la fonction, d'avant l'âge, en un affleurement où la vie n'est pas encore accaparée ni défendue mais reçue - du couple, et de l'autre dans le couple - en sa première naïveté.

Et tout cela ne ferait donc qu'accomplir l'intention coïtale telle que nous l'avons suivie jusqu'ici, si la fécondité au sens large ne débouchait maintenant sur la fécondité au sens strict, sur la fécondation.

On sait le problème: Comme Klages y a insisté, l'appétit de copulation ne comporte pas ce qu'une mauvaise foi plus ou moins inconsciente a appelé un instinct de reproduction. Notons tout de suite que cela vaut mieux, car le coït sinon deviendrait un travail, rapprochant des chromosomes mâles et femelles pour combiner des gènes.

Or aucun caractère du travail n'est compatible avec l'intention sexuelle: D'ailleurs, des partenaires non pas même ouvriers, seulement spectateurs passifs, à supposer que ce fût possible, compromettraient déjà l'immédiat et le total. Cependant, il est aussi inexact que la fécondation advienne au coït comme un simple accident extérieur, comme cette duperie de la nature dont parlait Schopenhauer, et selon laquelle, tandis qu'ils poursuivent l'union, les amants mettraient en branle un processus étranger, celui de la perpétuation de l'espèce.

Outre que l'idée d'une duplicité de la nature est déconcertante, il doit y avoir entre l'intention sexuelle et la fécondation une articulation secrète mais profonde.

Et en effet le pénis survenant en la femme comme l'axe et l'autre, elle cherche à l'établir en soi; la fécondation c'est le don pénien à demeure, l'altérité et la référence en imprégnation: D'autre part, le coït vécu fémininement en remontée vers le centre, le sans cesse en deçà, vers le plus initial et le plus spontané, ne trouve sans doute son point ultime d'introjection spatiale ni dans un lieu, ni dans une chose, ni dans un acte, mais dans un germe: L'éjaculation virile, de son côté, obtient une réciprocité dans la germination, où le recevant devient donnant à son tour.

Enfin, identifiant les organismes dans leurs délégations les plus exquises, - le spermatozoïde et l'ovule, - la fécondation achève l'unité du couple; et elle perpétue en quelque sorte ce vivant transitoire, incarné dans l'échange rythmique et séminal, en un vivant capable de se maintenir. Or, ainsi comprise, elle cesse de contredire l'intention sexuelle. Celle-ci ne peut viser de production analytique et concertée, comme un travail; mais le moment fécondateur a lieu dans un laisser-être où chacun, loin d'opérer, se contente de poser des conditions biologiques, aboutissement de la caresse et du tact génital.

Les partenaires ne sauraient être témoins d'une élaboration, sous peine de briser l'immédiat poursuivi; mais leur production leur échappe au point qu'ils en apprennent l'événement longtemps après, et la naissance est mystère pour parents et enfants [51].

L'union immanente et universalisante se détruirait en se terminant à un objet extérieur limité; mais justement l'engendré n'est ni objet, ni extérieur, ni limité, c'est un sujet, avec l'intériorité à soi et à autrui, en même temps qu'à ses générateurs, propre à un sujet; comme tout sujet, il s'égale en quelque sorte à toutes choses.

Bref, la génération est le seul acte qui achève l'intention coïtale sans la détruire. Elle joue donc dans le coït un rôle subtil. Elle y donne être à ce qui menace de rester intention et geste; cependant cet être, comme contenu vécu, n'est jamais qu'éventuel.

Quoique faisant partie de l'intention coïtale, il ne s'y exige ni réalisé ni même poursuivi; il appartient au sens de l'acte sans constituer sa fin; il s'y vit comme possible, tout en étant souvent impossible. Plus que la volonté, plus que l'élan vital, l'imagination est la force même de la production psychique.

Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie. Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu. Nous n'envisageons pas les cas où un partenaire plus désirable est substitué en pensée au partenaire réel: Mais il y a dans l'union charnelle une aura imaginative qui appartient à la vérité de l'acte, et où des niveaux se distinguent.

Hanter l'être est d'un mime… Hanter l'être n'est point leurre. Et l'Amante n'est point mime. Organes et comportements sexuels signifient plus que ce qu'ils perçoivent et effectuent. La chose est nette chez certains handicapés souffrant de déficiences anatomiques et motrices plus ou moins graves.

Mais, même pour l'homme et la femme normaux, la caresse, les inclusions, le rythme ne réalisent pas toujours entièrement les effets de présence, de conclusion, de réciprocité cherchés par les partenaires. L'imaginaire alors compense, prolonge ce qui se perçoit et s'accomplit. Et il y réussit d'autant mieux que l'organisme est un champ prodigieux d'échos et de similitudes, où ceci peut tenir lieu de cela. Ces sortes de prothèses sont floues: Mais en même temps elles ne demeurent pas simplement mentales: Et point à la façon d'un mime.

Bien que moins conventionnel que le langage, le mime n'établit qu'un rapport extérieur et volontaire entre le signifiant et le signifié. La caresse porte et amorce ses compléments imaginaires dans son être même. Chacune de ces vagues l'enfonçait un peu plus sous une montagne merveilleuse qui était légère quoiqu'elle s'élevât jusqu'au ciel et qui dans la nuit de la chambre était comme une immensité de blancheur absolue.

André Pieyre de Mandiargues, La Motocyclette. On ne s'étonnera donc pas que des images non seulement complètent les perceptions et les gestes du coït, mais prolifèrent à partir d'eux. C'est le chien de La Route des Flandres: Ou bien cette confidence: J'avais vu le jour même, ou la veille, le pommier en fleurs.

Simplement la merveille, la confiance, la profusion. En tout cas, les événements y tiennent plus de place que les objets; si Swann surimprimait à Odette les lignes de la Primavera, si un autre a vu un jour l'aimée plongée dans l'océan de chair blonde des Filles de Leucippe, il s'agit ici et là d'un devenir, d'un flot, d'un battement, où l'imaginaire sort du rythme coïtal, et en même temps l'entretient.

Ces images sont, comme les premières, imprécises, fantasmatiques. Elles se dissolvent dans leur mouvement. Leurs racines très archaïques, même quand elles charrient les souvenirs culturels de Botticelli ou de Rubens, les universalisent jusqu'à les confondre avec les rythmes essentiels de l'animal, de la plante.

Surtout, comme les prolongements, elles s'incarnent, et pour autant se dérobent dans l'instant où elles naissent: Rien donc là de définissable ni de circonstancié. Mais sans doute le coït est-il toujours effleuré, principalement au seuil de l'orgasme, par des franges d'imaginaire qui ne sont plus exactement des compléments mais irradient de ceux-ci et contribuent en retour à les nourrir. Au vrai, si l'union charnelle n'est pas le sommeil ni le rêve, elle hante leurs confins.

Et il y a longtemps que les états parahypniques rendent compte non seulement du sentiment océanien d'Amiel et de Rousseau, mais encore de toutes les sortes de visions [52]. Si l'on veut bien admettre avec Freud que le sourire marque une complaisance indéfinie et libidinale de l'organisme à soi et au monde, la liaison, chez le nourrisson, du sommeil paradoxal, de l'érection et du sourire propose sans doute une préparation de ce qui deviendra, quand l'érection quittera le sommeil pour une conscience frôlée de sommeil, l'infinité imaginaire du coït.

Les accointances des états parahypniques avec le désendormissement et l'endormissement, et de ceux-ci avec le sommeil paradoxal, invitent à risquer le passage. L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin. Les images coïtales dont nous venons de parler font suite aux perceptions et aux gestes sexuels ; elles en comblent les lacunes, elles émanent de leur foyer.

Il y en a une, faut-il ajouter, qui est principe elle-même et, loin de suivre l'accouplement, le précède, précède même son désir, forme la nuée vague où le désir germe. Comme Merleau-Ponty y insiste dans son analyse de Schn. Bien plus, sauf stimulation directe électrique ou chimique des centres nerveux, il semble qu'aucune présentation ou représentation, aucune mise en branle locale ou générale n'est assurée de susciter l'érection si elle fonctionne seulement à l'intérieur du schéma excitant-réaction.

Il y faut de cela, mais aussi que, sollicité en réponse à l'objet, s'ajoute un autre facteur: Bien entendu, elle n'intervient pas ici avec sa netteté conceptuelle, ou volontaire, ou tout simplement perceptive. C'est du dedans, fluide et empâtée, qu'elle accompagne la motion organique, l'invite, la soutient, la nourrit de son infinité, dans un consentement requérant, un effort abandonné.

Pour que le comportement copulateur soit possible, il faut que les mécanismes de l'érotisation et de l'érection soient en place, mais que de plus la conscience, s'abandonnant à eux, les ratifie, voire les prévienne.

Cessant de s'abandonner, elle détruit la réaction en cours, et sans sa connivence préalable, sans son élection involontaire parce qu'elle trahit sa spontanéité la plus profonde, ces réactions ne sauraient même s'engager. Mais on reconnaît aussi, au principe, l'imagination, débordant du perçu, du pensé, du voulu. Il y a une image dans le désir.

Il y a même une image spécifique du désir, aux caractères singuliers. Quand je cueille un fruit, je reste dans le senti et le moteur, et si je convoque l'imaginaire, c'est par un recours stratégique où des images déterminées viennent aider mes membres à préciser leurs mouvements: Il n'en va pas de même du projet coïtal.

Pour lui, l'organe sexuel mâle n'existe pas encore: Et le fait que la femme possède, comme les mythes l'affirment, une bouche sexuelle, ne lui donne pas non plus d'organe préalable, d'instrument, car cette bouche n'en est pas une; à son tour, elle n'existe que dans le désir, qui seul l'ouvre comme en témoigne le spasme du vaginisme , qui seul fait éclore ses ondes de tension; et elle n'opère pas davantage, n'ayant ni à prendre, ni à absorber, ni à se mettre en contact, mais à nouveau à être en contact, contact.

Ainsi il y a, dans le désir, une image à la fois nécessaire et sans contour tracé. De soi, celle-ci ne propose ni des organes, ni des objets, ni des opérations sur des objets.

Bien plutôt, - à partir, certes, de conditions physiques, - elle suscite les organes qui la réalisent, les montant et disposant sans cesse. Pourtant, il va de soi que cette image n'habite personne à l'état pur. Elle est trop générale pour ne pas à tout instant se préciser: Mais même alors elle ne se contracte pas en organes, immanents mais trop statiques, ni en gestes, ouverts mais trop fonctionnels, mais seulement dans des gestes qui, se lovant, s'arrêtant, accèdent à l'immanence, comme des organes ; dans des organes qui, par leurs inflexions de lignes, de couleurs, de parfums, deviennent des propositions et des refus, des relations, comme des gestes.

Ce n'est jamais le ventre ou le sein qu'imaginé le désir, mais l'inflexion visuelle, tactile, olfactive d'un ventre ou d'un sein, - et tout autant d'une joue, d'un cou, d'une paupière, - et dans cette inflexion conjonctive celle générale d'un être, son taux d'ouverture et de réticence, c'est-à-dire son espace-temps, l'espace-temps qui, s'accouplant au mien, donnera corps à la Conjonction.

Mais alors, tout comme les prolongements et les expansions cosmiques qui lui font cortège, l'image du désir n'est pas tant image que fantasme, s'il est vrai que les images sont des contenus, ou des relations apparentes, tandis que les fantasmes sont des relations secrètes, matrice de toutes relations.

Les fantasmes expriment le rapport initial du corps conscient au monde [57] , et du corps conscient à l'intérieur de soi, et l'histoire de l'individu est pour l'essentiel leur histoire.

L'image du désir, l'image de la Conjonction, n'est pas seulement un fantasme, c'est le fantasme par excellence. Et puisque toute expérience spirituelle consiste sans doute à libérer le fantasmatique derrière et sous l'image [58] , le sujet sexuel occupe une place primordiale, sinon à la fin, du moins au principe de la vie de l'esprit.

On voudrait ajouter alors - comme pour les compléments et les expansions cosmiques - que le fantasme de la Conjonction se vise, mais aussi se réalise dans le coït. Mais ceci, qui engage la portée symbolique de la copulation, voire la nature du symbole en général, nous paraît devoir être précisé dans un dernier effort.

Il n'y a pas d'autre présent que toi, présent, et le présent est ton prophète. Hemingway, Pour qui sonne le glas. Pour plus de clarté, arrêtons-nous un moment à l'art.

Un tableau abouti a le privilège, lorsque le rencontre un spectateur préparé, de s'offrir à lui comme un champ perceptif où les rapports s'infinitisent.

Au lieu du signe univoque d'une chose ou d'un autre signe, au lieu même d'un signe polysémique où la main est en même temps fleur, la fleur chevelure et la chevelure onde, voici qu'indépendamment de tout sujet représenté, les lignes, les couleurs, les matières sont dans un tel ordre assemblées qu'elles déterminent un champ spatio-temporel aux relations inépuisables, où le regard, en même temps qu'à cet endroit, est assuré d'être partout, où chaque portion est grosse de toutes les autres, non dans une apaisante harmonie, mais en vertu d'une activation interne.

Ainsi, le tableau est un fragment du monde à lui seul un monde. Il tient lieu du monde et en même temps le dévoile, le rend présent dans des structures qui sont universelles, puisque seule leur proximité des racines de la perception peut pareillement les ouvrir les unes aux autres, les impliquer les unes dans les autres. Remarquons que cette expérience ne requiert pas centralement l'imaginaire, elle s'enracine au niveau de la perception, du réel.

Le rapport de la ligne, de la couleur, de la matière n'est pas d'abord le signe de quelque chose d'autre, c'est la relation immédiatrice et totalisatrice elle-même, et donc ce qu'il y a à voir. Dans cette présence perceptive du distant, dans cette intimité perceptive de chaque point de l'espace à tous, l'imaginaire ne travaille que comme un halo et parfois comme une attente. Nous voudrions appeler symboles pleins [59] le tableau, la sonate, le poème, le corps du danseur, où l'espace et le temps perçus deviennent totaux et immédiats, en sorte que le signifiant y est identique au signifié, puisque, par essence, il se fait épreuve du tout.

Or le couple amant est un exemple du symbole ainsi entendu. Intensification extrême et fusion extrême, l'orgasme, à mesure qu'il s'approche, réalise le paradoxe d'être, perceptivement, une coulée infinie jointe à une montée infinie. Et l'imaginaire s'y limite également à entourer la perception, à la façon de prothèses occasionnelles dans les compléments, d'une résonance dans les expansions cosmiques, d'une attente - du reste sans cesse renouvelée - dans l'image du désir.

Celle-ci, tout en étant indispensable, nous l'avons vu, à l'érection et à l'orgasme, s'y réalise vraiment; elle ne saurait même naître ni se soutenir si nos structures nerveuses ne contenaient l'événement réel de l'orgasme comme possible.

Mais il faut aller jusqu'à faire du coït le symbole primordial. Nos autres symbolisations plénières, celles de l'art et du mysticisme, se nourrissent aussi du fantasme de la Conjonction, et elles se réalisent également à travers une expérience perceptive et motrice qui met sans doute en cause les mécanismes fondamentaux de l'orgasme: Mais, assurément, l'acte sexuel poursuit la Conjonction et l'orgasme de la manière la plus directe et la plus franche.

Par là, il offre le modèle et le terrain de nos autres expériences d'absolu, dont il ne compromet pas d'ailleurs l'originalité. Entre le concret relatif de la vie pratique et l'absolu abstrait de la philosophie et de la science, l'homme a faim d'un absolu concret. Pareille épreuve d'une infinité et d'une immédiation perceptives, l'art la poursuit dans un objet, le mysticisme dans le sujet le Deus interior intima meo d'Augustin , la sexualité dans l'accouplement à un autre sujet.

Et ceci oppose les démarches. L'abandon, nécessaire à toute expérience d'absolu, l'art ne le recherche que pour obtenir une possession plus grande: Au contraire, le mystique, voulant tout entier se recevoir, poursuit un abandon définitif et d'une manière elle-même passive, infuse: Le sujet sexuel, ici encore, figure la démarche initiale, celle qu'on trouve dès les menées libidinales du nourrisson: La paix des eaux soit avec nous!

Le coït n'est pas un acte divin. Il a des limites qui, sous peine de ruiner son intention, ne sauraient l'atteindre dans sa montée; mais elles le touchent dans son après, elles lui donnent un après. Pour l'homme, l'éjaculation mue le désir en non-désir, voire en menace de douleur, avec une rapidité qui varie selon les individus, mais implique arrêt et retournement: Quant à la femme, lorsqu'il précède celui de l'homme, son orgasme marque seulement un reflux repris aussitôt dans des gradations qui, pour ne pas retrouver d'ordinaire le premier paroxysme, n'en sont pas moins réentraînées par cette montée vertigineuse vers plus de sensation, trait distinctif de la caresse sexuelle; il se vit même comme une préparation ultime de l'orgasme masculin, qu'il déclenche par la motilité vaginale et utéro-annexielle; ses regains sont donc une expérience neuve, l'ascension vers sa conclusion pleinement résolutoire: C'est aussi par cette intention intussusceptrice que, lorsqu'il s'obtient après l'éjaculation, il doit la suivre de près, pour se vivre encore montant vers elle.

Sinon, la femme consommant son orgasme dans celui de l'homme, se détache dès lors que l'homme le fait. Sa rupture est seulement moins nette, et son corps retourne moins vite à des fonctions distribuées, selon sa convenance avec le continu. A cette première faille s'en ajoute une seconde, car on n'éconduit pas si facilement la duperie de la nature dont parlait Schopenhauer.

Mais il y a quelque chose de négatif dans le tiers survenant. En même temps que l'unité du couple, il est un autre, il prend même la relève, par quoi ses parents ne sont plus la dernière génération et font un pas vers la mort [61].

On a été tenté de voit en ces failles, un échec. En réalité, elles marquent que, par-delà ses bornes, le coït s'achève dans le mouvement de l'existence. Nous ne sortirons pas de lui en considérant où il va et d'où il vient.

La résurgence du désir Comme l'a voulu la nature, à la nouveauté du plaisir l'habitude ajoutait pour Psyché une douceur de plus. Ce qui touche à l'entretien de la vie se caractérise par un perpétuel recommencement, une prise et une restitution alternées: Il y a dans ce retour un côté pénible de labeur, de pain gagné à la sueur du front. Mais en même temps, comme Hannah Arendt l'a marqué [62] , la régularité de l'appétit succédant à la satiété, de la satiété succédant à l'appétit, possède quelque chose de rassurant, de sommeilleux.

Elle a l'évidence d'une nécessité vitale, l'aisance d'une habitude. Elle garantit pour aujourd'hui et pour demain les deux conditions du bonheur, le désir renaissant et la prévision stimulante de sa satisfaction, tous deux non pas fruits artificiels et fiévreux de la culture, mais épanouis pour ainsi dire de nature, comme les fleurs poussent, se fanent et poussent encore.

Elle baigne l'individu dans le sentiment d'appartenir à des métabolismes larges et fondamentaux, engageant la terre entière.

De quoi parle-t-on exactement? La politesse se transforme en fardeau: Sauf que si la bonne volonté suffisait, les sexologues seraient au chômage. Il faut tenir son érection comme on tient une tranchée! On pourrait continuer longtemps cette liste des bonnes intentions contre-productives: Quelles sont les conséquences de nos ambitions de premiers de la classe? Le constat est identique du côté des jouissances féminines: Les enjeux pèsent lourd dans cette décision: En français, le podcast The Boys Club donne la parole à des hommes explorant des masculinités non toxiques.

Le journaliste Jérémy Patinier vient de sortir chez Textuel un Petit guide du féminisme pour les hommes. Ce qui laisse une question ouverte:

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Elles s'éprouvent comme le sujet même se répandant, comme ses propres organes liquéfiés. Wilhelm Reich parlait de sensation fondante. Cependant, ici encore, l'essentiel réside dans la structure rythmique. Revenons un moment à la bibition.

Si le buveur, quand il avale, annule son plaisir pour en jouir, il le sauve en s'élançant vers une autre succion; à tel point que l'assoiffé se projette sans cesse en avant, que le temps moteur pour lui n'est bientôt plus la déglutition mais cette projection même.

Or le tact génital a une structure semblable. Contrairement au va-et-vient de la caresse, voire de la caresse sexuelle, où les temps faibles et les temps forts demeurent de simples accents, il connaît une annulation après l'élan où ce qui est senti et ce qui est désiré se renvoient sans cesse l'un à l'autre, bien plus, où le désir prend le temps fort, tandis que la sensation devient satisfaction transitoire et éveil de désir, en quelque sorte sensation de désir [12].

Ainsi, l'érection génitale s'accompagne d'une sensation à son tour érectile, projetée et tirant à sa suite, par sa position centrale, tout l'organisme. Du coup, bien autrement que dans la caresse simple ou sexuelle, la conscience devient présente en chacune des parties de sa chair, intentionnellement et mécaniquement orientées vers une seule que toutes désignent et miment, et qui tire chaque fois davantage l'organisme au-delà.

Mais, dans la mesure où le désir naît du senti, ce rythme, en même temps qu'il projette, retient; il ne va de l'avant qu'en rentrant dans le corps dont il procède.

C'est toujours la même intention, pour la transcendance, de ne pas échapper à une immanence dont elle désigne seulement un pôle extrême encore intime. De ce premier trait du rythme génital en découle un second: Le jeu des réflexes y pourvoit déjà, mais restons au plan du senti. On a pu dire que tout rythme vécu s'engendrait et s'alimentait de lui-même: Or le rythme génital est mieux encore autonome. Enfermé dans la pression et le coulissage les plus élémentaires, il connaît une grande économie motrice; et son branle n'est pas seulement rappelé en écho, comme dans la réaction de Baldwin, son réflexe est désir, en sorte, disions-nous, que c'est moins la sensation qui y naît du mouvement que le mouvement de la sensation.

Les manuels d'érotique savent que celle-ci est d'autant plus profonde qu'elle se cherche moins, qu'elle demeure sans urgence, dans la fidélité au senti, en un mot, que le rythme y est plus vrai, plus originel, c'est-à-dire plus entretenu de soi. En tout cas, l'autonomie rythmique, en démobilisant la volonté, contribue à décentrer le sujet, à le porter vers une altérité qui le prend en charge, vers des rythmes qu'on peut dire viscéraux, archaïques, cosmiques.

Mais le sujet ne s'y perd jamais en un autre qui le relayerait, comme dans le mysticisme. Si involontaire qu'elle soit, la rythmisation génitale demeure éprouvée dans le corps et dans la conscience incarnée; elle s'opère dans le cycle du mouvement, de la sensation et du désir. Tous ces caractères viennent culminer dans l'orgasme. Par leur va-et-vient, la sensation et la motricité génitales cherchent une synchronisation des neurones, dont le tonus sans cesse augmenté finit par monter vers un climax, avant de craquer en spasmes, en trous d'énergie.

On peut considérer l'orgasme comme le sommet de ce mouvement, en y comprenant la dernière ascension de la phase tonique et la première descente de la phase clonique. Ces deux moments participent du sommet, le premier parce que le tonus y devient assez élevé pour que le désir ne doute plus d'atteindre sa libération, le second parce que l'énergie déployée dans le clonus est encore assez considérable pour ne pas percevoir son épuisement. Il est vain de se demander si l'orgasme est l'instant le plus voluptueux de l'acte sexuel; il en est en tout cas le temps central, le plus accompli, le plus complet.

Avant lui il y a montée, après lui descente. En lui seul le désir est déjà libération, la libération reste encore désir. Pour le reste, on y retrouve la pauvreté de l'information, qui y confine à l'inconscience [14]. Centralité, viscéralité, érectilité s'y font despotiques.

Les profusions y redoublent et cèdent même la place, chez l'homme, à l'éjaculation du sperme, forme suprême de la projection de l'organisme.

Surtout, la compénétration rythmique de la sensation par le désir et du désir par la sensation devient si étroite que le sujet ne se montre plus libre d'y mettre un frein. On peut en effet qualifier d'extase un état où le sujet se sent projeté à l'extrême limite de soi tout en restant soi.

Mais on comprend plus rigoureusement sous ce terme que le sujet se décentre au point de se perdre en un autre ou d'exister par un autre: Or, en ce dernier sens, l'orgasme n'est pas plus extatique que la caresse génitale.

Il reste tactile, avec les qualités de distinction qui s'attachent au tact; il demeure rythmique, avec l'alternance d'abandon et de reprise propre au rythme. On s'en assure mal dans l'épreuve même, à cause de sa rapidité et de sa presque inconscience, mais on le vérifie par ses déboires. Si l'homme est trop maîtrisé, s'il insiste exagérément sur la rétention indispensable à la tension sexuelle, il souffre d'éjaculation retardée, mais s'il est trop abandonné, il échoue dans l'éjaculation précoce.

On trouve chez la femme des correspondants de ces deux échecs. En d'autres mots, si passif qu'il finisse par être, l'orgasme reste une synthèse de passivité et d'activité [15] , à la fois transcendant et immanent, élan jusqu'au dernier bord de soi, mais en soi.

Ainsi, d'un bout à l'autre de sa carrière, la caresse sexuelle, puis génitale, ne se déroule pas de manière simplement proversive. Son va-et-vient l'accomplit dans un équilibre fragile, aventureux, de détente et de tension, où le physiologiste souligne le jeu serré du réflexe et du feed-back; où le psychologue observe l'aisance à se mouvoir sur les frontières de la conscience et de l'inconscience, de la maîtrise et de l'abandon; où le phénoménologue retrouve le projet de l'immédiat et du total possédés.

En somme, caresse et orgasme sont deux moments ou deux intensités d'une seule expérience. Ils se distinguent trop dans le temps pour se confondre, comme la dernière montée et la première descente orgastiques; mais ils se ressemblent assez pour que la caresse, qui laissée à elle-même serait molle, s'enrichisse de l'intensité vertigineuse de l'orgasme qu'elle mime et anticipe; pour que l'orgasme, qui isolé serait fugace, réalise d'avance dans la caresse, sur un mode plus conscient, varié et temporellement élargi, le mouvement qu'il sera, souvent trop extrême et rapide pour être vraiment perçu, quand il aura lieu.

A l'encontre du sens un peu trop alimentaire du goût que l'on ne peut ni ralentir ni retenir, et qui n'est pas réversible, et qui dépend si goulûment de la plénitude d'une poche, la peau est un admirable organe étendu, mince et subtil, et le seul qui puisse, pour ainsi dire, jouir de son organe jumeau: Le regard seul a cet immédiat dans la réponse Jusqu'ici, pour simplifier les choses, nous avons considéré le tact sexuel comme unilatéral, allant d'un sujet vers un objet, quitte à y reconnaître la plus étroite immédiation.

En réalité, c'est un tact réciproque. Il faut bien dire que dans le coït quelqu'un touche, en étant touché, un autre qui est touché par lui en le touchant.

Cette caresse jumelle confirme assurément l'intention coïtale. Chacun trouve l'autre déjà rassemblé, rassemblant, et l'alternance des stimulations et des réponses noue un rythme plus serré, les temps faibles de l'un étant comblés par les temps forts de l'autre.

Et le sommeil est mieux approché et mieux évité dans cette séduction mutuelle, jamais achevée. Mais la réciprocité comble surtout une faille. D'habitude, le sujet qui perçoit ouvre devant lui un champ auquel il s'expose; même dans l'embrassement, quand il étreint un objet insensible, il maintient cette ouverture en face, ce froid qu'illustre René pressant les arbres de Combourg; de cette manière, la totalisation cherchée par la caresse ne peut aboutir.

Mais si le senti est lui-même sentant, s'il poursuit en sens inverse l'immédiat du tact, le système se referme. Plus de devant extérieur, mais, par la rencontre, des sujets protégés de partout. Car l'organisme est fait de telle sorte que c'est en face que nous nous éprouvons ouverts; notre sensibilité se dirige d'arrière en avant à partir de la face dorsale, en deçà de laquelle commence une sorte de zéro d'être et de sensation.

Ainsi, dans la saturation frontale obtenue par le coït, le champ perceptif se clôt, sphère sensible sans dehors, orientée vers son centre et le réchauffant: Selon les peuples, des degrés se distingueront dans cette fermeture, puisque le coït dorsal n'a pas sur ce point les ressources du coït affronté; mais partout s'obtient une réponse dans la zone génitale, laquelle, récapitulant les organismes, assure au couple une centrale et intense conclusion.

Mais ici la sensation adverse se communique au mieux: Le cercle clos, s'opère alors l'immédiation à autrui comme à soi. Une conscience seule n'a aucun moyen de s'être immédiatement présente; sa proximité, sa naïveté, son évidence se perdent dès qu'elle s'envisage. Mais j'échappe à la distance et à l'évanescence du miroir si mon abandon, suscitant l'abandon d'un autre, m'est révélé et rendu dans le sien.

Telle est la spontanéité où chacun n'a plus à quêter sa vérité et sa consistance, garanties dans l'acquiescement, toujours concret et vérace [16] , du désir de l'autre. Telle est la communauté où, chacun se tenant d'un partenaire qui se tient de lui, il n'y a plus des êtres ayant une relation mais une relation engendrant des êtres. Telle est la plénitude, toutes brèches colmatées, où la projection, au lieu d'une perte vers le dehors, devient, réciproquée, une extase interne, une extase de concentration, de recueillement, totale dans sa suffisance, infinie dans son élan.

Telle est aussi l'extrême aventure, car cette double innocence s'éveille sans cesse suspendue à la séduction hasardeuse de deux libertés. Dans cette constitution réciproque, il ne s'agit plus seulement du rythme alterné, des chants amébées de la caresse visant à conjuguer l'alternance avec la continuité.

Nous touchons à la dialectique où se fabrique, serait-ce transitoirement, de l'être neuf: La fermeture du tact réciproque explique l'isolement du coït, qui se retrouve chez tous les peuples.

Il n'y a guère que la sexualité orgiaque où la promiscuité ait été recherchée; encore se tempérait-elle souvent de l'obscurité de la nuit, du lieu souterrain ou ombragé du culte; sinon, même dans les tribus où l'émoi sexuel, à la façon de certaines espèces animales, requiert une excitation collective, habituellement dansée [17] , les couples s'égaillent bientôt dans la solitude.

Ces motifs ont leur poids selon les sociétés et les individus. Mais la réciprocité tactile reste au fondement. Par son intention d'établir un circuit fermé arrêtant toute sensation proversive de moi vers autrui par celle réversive d'autrui vers moi, elle exclut la présence de témoins désengagés.

Au plus tolère-t-elle un tiers coadjuteur dans certaines postures du tantrisme indien probablement théoriques , ou complice tactile chez Sade ou dans tel conte de La Fontaine, voire complice visuel dans quelques performances de Casanova.

Mais, mises à part ces originalités relevant du rituel, de la perversion, de la fantaisie littéraire ou de la gageure, elle réalise le mieux sa visée dans le seul à seule, sans distraction d'aucun tiers. Les considérations de tabou, de culpabilité, de pudeur viennent en sus. Le tact réciproque trouve sans doute sa réalisation la plus forte dans ce qu'on pourrait appeler le chiasme des sensations génitales.

La sensation glandaire de l'homme a lieu dans la profondeur du corps féminin, au-delà de la sensation clitoridienne-vulvaire, et celle de la femme, malgré sa répercussion ondulatoire en profondeur, trouve son départ et en quelque sorte son point d'application au clitoris, au-delà de la sensation glandaire de l'homme.

Jointe à la concordance temporelle du rythme, elle marque le dernier resserrement du couple. C'est curieux, se dit-elle, que pour moi il soit un visage avant tout, et que je veuille être un corps pour lui.

André Pieyre de Mandiargues, Le Lys de mer. Depuis les grottes préhistoriques il y a une mythologie du masculin et du féminin [18]. Non seulement nous nous sommes entendus pour reconnaître à l'homme et à la femme certains caractères opposés, mais nous avons voulu y voir l'expression de phénomènes plus larges, intéressant l'univers, manifestant sa structure primordiale. Ainsi a-t-on assimilé le masculin à l'été, au sec, au lumineux, au solaire, à l'aérien, à l'actif; le féminin à l'hiver, à l'humide, au nocturne, au lunaire, au terrien, au passif [19].

Ces spéculations, en germe dans l'hermaphrodisme des statues africaines et polynésiennes ou dans la symbolique indienne du lingam-yoni, ont sans doute trouvé leur forme la plus achevée dans les conceptions chinoises du yang masculin et du yin féminin, rendant compte de la formation des cinq éléments, des points cardinaux, de la terre et du ciel, de la montagne et de la vallée, des espèces végétales et animales, des rapports sociaux.

Agrandi de ces perspectives, le coït, en croisant l'homme et la femme, serait le lieu d'un événement cosmique privilégié. Il rassemblerait les principes d'être. La vérité est moins simple. Si toutes les cultures présentent pareils jeux d'oppositions, les couples d'opposés varient. En allemand, le soleil est féminin, la lune masculine. Or pour notre propos, qui est de dégager une essence, il importe de déterminer en quoi contrastent les comportements sexuels de l'homme et de la femme, mais en faisant abstraction des particularités de culture.

On ne saurait procéder par induction; un trait de comportement peut manquer ou être présent chez un ou plusieurs peuples, voire chez tous, à cause d'une inversion, c'est-à-dire d'un choix précisément contradictoire. Par ailleurs, il serait gratuit de postuler, à la manière de Simmel [22] , une sorte d'essence métaphysique, en tout cas de détermination psychologique formelle des sexes; comment fonder ces couples de contraires, sinon par une vue de l'esprit?

Et nous n'aurions pas plus de chance en invoquant seulement des structures anatomiques et physiologiques; la phénoménologie nous a prévenus que les traits bruts ne sont pas un destin; le sujet les assume en des sens opposés; la petitesse de taille engendre l'humilité ou l'orgueil. Portons en compte, comme y insiste le structuralisme, que l'homme est un animal classificateur, qu'il tend à souligner les différences, surtout quand leur confrontation permet de réaliser à l'échelle sociale l'être humain complet que chacun ne peut accomplir à part soi.

Or certains traits physiques qui distinguent les hommes et les femmes répondent bien à ces conditions. Je ne pouvais trouver entre ce corps et le mien que des ressemblances.

Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. Rappelons brièvement les faits. Le garçon dispose d'une innervation plus développée des articulations, ce qui, joint à sa puissance musculaire, lui donne la faculté de déplacements larges et nets, la fille excellant dans les déplacements réduits et subtils. Ensuite, le corps féminin est plus fluctuant que le masculin: Il y a aussi un sens à dire que l'homme a une constitution d'attaque, mobilisant rapidement mais pour un temps assez court des énergies surtout motrices se répandant au-dehors, tandis que la femme a une constitution de réserve, mobilisant plus lentement des énergies à long terme et se limitant au corps lui-même, comme il se voit dans la grossesse.

Quant à l'orgasme féminin, il est moins abrupt, plus étalé dans le temps, comme les zones érogènes féminines le sont dans l'espace. Mais surtout, alors que l'orgasme masculin, en raison de la rigidité pénienne, reste relié au système musculo-squelettique, soutenant l'éveil de la conscience, l'orgasme féminin pleinement abouti, c'est-à-dire utéro-annexiel, suppose dans sa dernière séquence la relaxation complète des muscles de la vie de relation [26] ; c'est pourquoi la femme vit cette phase, sinon dans l'inconscience, du moins dans une conscience si peu discriminatrice que les renseignements que nous possédons à ce propos nous viennent des partenaires masculins.

Mettons ensemble ces caractères. On conclura sans doute que, chacun à leur façon, ils invitent davantage la femme à un dynamisme adaptatif, au recueillement sur son propre corps, à des rapports fluides avec le milieu, privilégiant les images viscérales, les attitudes de laisser-être, de continuité, d'épreuve de soi comme d'un sujet-objet, et même comme d'un sujet encore nature, tandis que le garçon est stimulé au dynamisme expansif, au faire, au décollement, à la discontinuité, à l'attitude d'un sujet à distance des choses et devant le monde, aux images posturales.

L'idée d'une similitude qu'une différence rend plus sensible… Georges Bataille, L'érotisme. Mais ces originalités physiologiques, malgré leur importunée, n'ont sans doute pas, sur la distinction des sexes, jetant d'influence que les facteurs anatomiques. Quoique statiques, ceux-ci sont plus apparents; ils se prêtent mieux à la comparaison visuelle, la plus nette; ils demeurent dans l'imagination et fournissent matière aux arts et à la littérature.

Il faut s'attendre à ce qu'ils soient particulièrement éloquents chez l'être humain, s'il est vrai qu'un animal exhibe un corps d'autant plus expressif que son index de céphalisation est plus élevé [27]. A ce propos, Buytendijk a soutenu que la femme avait une apparence plus symétrique, ce qui lui ferait exprimer l'acceptation, le recueillement: Le corps féminin ferait preuve également de plus de juvénilité, c'est-à-dire de disponibilité aux possibles, s'alliant bien avec la prédominance de la symétrie [28].

Mais ces traits sont enclins à varier selon les cultures. Tout en reconnaissant qu'ils éclairent la femme occidentale et s'accordent assez avec les structures féminines essentielles pour être presque constants, nous ne les compterons pas parmi les caractères premiers sur lesquels nous voulons prendre appui.

Par contre, il est bien fondamental que la femme ait un corps plus offert, plus proposé que celui de l'homme: Tandis que le corps masculin devient significatif dans la mesure où il annonce ou rappelle des actions, celui de la femme se suffit assez comme présence ou comme paysage.

Et plus offert, il s'ouvre davantage. Sans doute la matrice n'est pas le simple terrain de croissance que voulait Aristote, et l'ovule est aussi actif que le spermatozoïde, mais la femme demeure sexuellement réceptrice et se vit - est vécue - comme le lieu d'un devenir; son corps s'offre mieux en accueil, refuge, repos, pour l'enfant et l'amant. Somme toute, il y a deux modes de l'ouverture.

Celle de l'homme, proversive, brisée [30] , se préparant à disposer des objets autour de soi en un monde, dans l'activité du travail ou du jeu expansif. Celle de la femme, recueillante, intussusceptrice, consentant à déclore la forme pour la nourrir, pour enrichir son immanence. La posture coïtale féminine des membres inférieurs est le mode ultime de cette brisure d'enveloppement, de cette rupture et proposition de soi pour accueillir en soi.

L'anatomie consonne donc à la physiologie lorsqu'elle invite la femme à se vivre, plus que l'homme, en sujet-objet pour les autres mais aussi pour soi-même, à se percevoir comme le lieu d'un laisser-être dans le contact, la continuité, le recueillement sur le devenir Intime, viscéral.

Néanmoins nous omettons ainsi le contraste anatomique essentiel: C'est un phénomène remarquable, fortement souligné chez l'être humain du fait de la station debout, de la centralité de l'appareil génital, de l'accentuation pubienne du système pileux, qui signale le sexe immédiatement après le visage.

Des Vénus préhistoriques au Zeus de Sounion, la statuaire a commenté cette façon dont notre corps se focalise diversement vers le triangle génital et désigne un être bipolaire.

Il y a là une expérience plastique et affective complexe dont nous allons devoir sérier les aspects. La haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja. Le pénis tirant à lui les gonades est un organe distinct.

Par son ressaut, il sépare nettement la zone génitale masculine, le germen, du reste du corps, le soma, mais aussi de la région anale. Cette séparation ne peut que favoriser chez le garçon une saisie discriminée et posturale du corps propre et, à travers lui, de l'environnement objectivé. Elle réussit d'autant mieux que le pénis est l'organe sexuel unique du mâle, centre constant de son développement libidinal depuis la phase phallique, comme l'a vu Freud, de sorte que, quelles que soient les mutations de l'objet et du comportement érotiques, les expériences viennent s'organiser autour de cet axe communiquant sa permanence et son unicité à la personne entière.

Le cas de la fille est plus complexe. Non seulement son clitoris se dissimule, mais sa zone génitale a plusieurs pôles: D'autre part, l'excitabilité féminine dépasse, plus que celle de l'homme, la zone génitale. Le vagin est peu distant du rectum, si bien que ses sensations rayonnent dans l'ensemble de la primitive région cloacale, selon l'enseignement traditionnel de la psychanalyse; et la matrice réagit à la stimulation des seins, comme il se voit, après les accouchements, dans ses contractions et sa réduction accélérée sous l'effet du téter.

Or cette multiplicité des zones érogènes ne peut que favoriser les sentiments de continuité, d'immanence, de viscéralité déjà reconnus. Le coït radicalise ces caractères, conduisant la distinction et la discontinuité péniennes jusqu'à la concentration punctiforme de l'éjaculation, l'indistinction et la continuité vulvaires jusqu'à la relaxation quasi complète de la musculature de relation.

Les sexes se poussent ainsi à leur extrême divergence, mais en même temps, par le tact réciproque, s'agrandissent et s'équilibrent de leur complément.

L'homme trouve à s'immerger dans la paix et la richesse du continu; la femme accède au solide et au distinct: Ce double mouvement rendrait compte d'une conduite fréquemment observée: La femme ouvre l'homme à la continuité de l'être, des êtres, des femmes dans la femme. Il l'arrête, la fixe, en lui portant la détermination. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier que la participation de chacun à l'autre suppose quelque ambiguïté des rôles. La discontinuité masculine se fluidifie dans la caresse, dans l'abandon au rythme vrai, voire dans le caractère profusif de l'éjaculation elle-même.

Tandis que la femme, à mesure que l'acte se déroule, favorise en soi une mise en forme génitale à la fois structurelle et motrice. Sa racine plonge dans la femme, sa tête la surplombe. Dedans et au-dessus, englué et détaché. Jacques de Bourbon Busset, La Nature est un talisman. La sensation glandaire a lieu en avant de l'enveloppe générale du corps propre, en autrui tout en restant en soi ; et cette transcendance se renforce du fait que la posture des membres inférieurs n'est pas brisée chez l'homme par sa partenaire; la délimitation d'un soi intact jusque dans la région viscérale accuse le vis-à-vis, en même temps que la projection vers lui.

Ainsi, malgré le chiasme des sensations génitales, l'émotion masculine s'oriente davantage à partir de soi dans l'autre, la féminine à partir de l'autre en soi. En généralisant, on dirait que, dans le coït, l'homme va à l'en-face qu'est la nature, cette nature qu'il poursuit dans la culture, dont il a été le moteur, tandis que la femme, plus proche de la nature au principe, accueille le choc du décollement, initiateur de toute histoire, collective ou personnelle.

II me semblait rapetisser à mesure qu'il grandissait se nourrissant de moi devenant moi ou plutôt moi devenant lui… Claude Simon, La Route des Flandres. Le pénis est aussi pour le jeune garçon un organe actif et passif, commandé et s'érigeant spontanément, faisant partie de son corps et s'en détachant, à la fois lui et un autre, lui sous forme d'un autre [32]. D'autre part, grâce à cette présence, le garçon forme à lui seul une sorte de cosmos, sujet et objet, ce qui favorise une manière confiante d'aborder les réalités extérieures sans s'y perdre.

Il est invité à cette attitude qu'on nomme d'ordinaire l'objectivité, et d'où procède le monde technique, scientifique, économique, politique. Par l'absence de pénis, la fille n'a pas un autre soi-même avec soi. Elle forme moins un système fermé, sujet et objet, et son rapport aux réalités ambiantes est moins aisément la saisie objective, organisatrice et fabricatrice. D'où aussi son rapport à elle-même, car il ne suffit pas de due qu'elle est narcissique; le garçon l'est également.

Mais cet autre intime et en réduction qu'est le pénis favorise la saisie de l'individu dans un double mi-imaginé, mi-mondain soutenant la distance intérieure et la projection de soi parmi les choses du monde; tandis que la fille est invitée, par l'absence en soi d'un autre réduit et intime, à porter plus d'attention à la présence immédiate et globale de son corps.

Ses seules images qui n'engagent pas autrui sont, dans nos cultures, extérieures, comme le substitut génital des fleurs Hubert Benoit ou du sac à main Françoise Dolto , et plus généralement extérieures et entières, celles du miroir et de la poupée. Ainsi la présence féminine à soi s'opère moins dans un autre elle en elle que dans une proximité à soi sans distance intérieure.

Ils sont tous enragés pour entrer là d'où ils sont sortis. Des conséquences semblables découlent de l'incluant et de l'inclus. Dans le coït, l'homme est inclus quant à la zone génitale, - centrale, mais limitée, déléguée, - tout en demeurant assez libre pour être incluant quant au reste du corps. Inversement, la femme est incluante quant à la zone génitale et à l'évasement des membres inférieurs, incluse quant au reste du corps; en d'autres termes, la fonction du pénis d'être inclus est assumée chez elle par le corps complet, la zone génitale exceptée.

Nous retrouvons donc par un autre biais l'opposition des narcissismes: D'autre part, l'inclus et l'incluant se disposent de la façon la plus nette quand le premier est au centre et le second à la périphérie. L'inclus est alors nodalement protégé, l'incluant cosmiquement totalisateur, tandis que les deux zones s'articulent et se distinguent. Tel est bien le cas chez l'homme, pour qui l'inclusion passive du centre est ressaisie par l'inclusion active de la périphérie. Mais chez la femme, l'incluant étant central et l'inclus du corps-pénis périphérique, ils se délimitent moins.

Observons encore la hiérarchie des désirs. Le désir d'être englobant, limite, paroi du monde, serait, quoique également impérieux, second et selon l'être et selon le temps. Or le pénis étant la seule zone franchement érogène de l'homme, la sensation génitale atteint chez lui son paroxysme dans l'être-inclus, senti comme point de départ. Bref, ses inclusions passive et active suivraient l'ordre spontané du rapport du vivant au monde, ce qui, joint à leur distinction, favoriserait à nouveau l'abord des choses.

Chez la femme l'être incluant apparaît au foyer, si bien que les désirs inverseraient leur ordre et tendraient à fusionner; ce qui nous reconduit à une appréhension plus globale, privilégiant le sujet-objet, le laisser-être, la continuité, le contact avec la nature, la viscéralité. Il ne faudrait pas voir dans la diffusion féminine une carence. Au contraire, organisée à partir de l'axe du pénis, la femme en rayonne avec une puissance qui déborde l'homme. Parce que chez lui l'incluant est périphérique, le mâle clôt; l'incluant étant central chez la femme, par le reste de son être elle surabonde, fluide, en une expansion qu'il revient à l'homme de rassembler dans son étreinte.

Quant à la précession temporelle, si le féminin ne remonte pas à l'archétype de la naissance, il se réclame d'une origine plus lointaine, de l'archétype de la génération, de la Terre-Mère engendrant, principe, incluante avant d'être incluse. L'incluant n'est pas seulement le lieu de l'inclus, ni même son accueil, il en accouche et l'enfante.

Dans le coït la femme se vit plus ancienne que son partenaire. Et ce qui fait son bonheur, c'est que l'ouverture, qui dans l'accouchement la sépare et dans la masturbation la perd, dans l'orgasme partagé la resserre en même temps sur la présence pénienne. Le langage populaire de nos pays comme aussi celui de la psychanalyse ont accrédité l'idée que la femme est sexuellement passive.

Le mot prête à contresens. Certainement inexact s'il donne à entendre qu'elle n'aurait pas de motricité sexuelle, comme le souhaitait Montaigne, il trompe encore quand il veut dire que la motricité féminine est consécutive, qu'elle épouse un rythme prescrit par un meneur de jeu: Il demeure que l'activité féminine prend moins la forme d'un membre, qui brise, déplace ou propulse, que d'un milieu, doué de mise en branle mais surtout d'amplification, et qui n'est mû avec force que si l'on a trouvé ses fréquences critiques.

Meneur de jeu, l'homme réussit profondément quand, au lieu d'inventer et d'imposer un rythme, il découvre en l'autre une longueur d'onde qu'il épouse; et dans les cultures où il incombe à la femme de s'affairer, ce sont également des résonances qu'elle poursuit en soi.

Il est aussi redoutable de considérer l'homme comme sexuellement actif. Le pénis pénètre, opère, mais il demeure réceptif en tant qu'il éprouve, est objet d'excitation; sans cette ambiguïté [35] , il en viendrait à un travail et sortirait de l'intention sexuelle.

Du reste, dans les deux sexes, la cellule rythmique de la sensation génitale combine l'élan, actif, et la réception, passive.

On parlera donc au plus d'une quasi-instrumentalité pénienne. Mais celle-ci suffit à favoriser, chez un être capable de projet, son intérêt pour la transformation et l'objectivation du monde en général, tandis que l'état de quasi-milieu, propre à la femme, incline aux options inverses. Le pénis, déjà presque instrument, se donne pour un poignard chez Pieyre de Mandiargues; peut-être le bras sanglant du guerrier le symbolise-t-il chez Racine [36] ; à en croire De Ghelderode ou Sade, le bourreau et la victime fourniraient le modèle du couple érotique [37].

Hélène Deutsch semble apporter à ce thème littéraire son autorité de psychanalyste en attribuant, après Freud, une composante sadique à la sexualité masculine, masochiste à la féminine [38]. Cependant, si dans les sociétés patriarcales et militaristes dont nous sortons à peine , la brutalité a fait le prestige des soudards et la crainte effarouchée celui des coquettes, il en va autrement ailleurs: Quant à invoquer une agressivité commune aux deux sexes en vertu des fantasmes de transpercement pénien et de cannibalisme vaginien dont surabondent les légendes, c'est réduire l'intention sexuelle à une de ses phases de développement.

Et, en effet, il y a entre la cruauté et le coït un lien étroit, dont un pathétique exemple est fourni par tous ceux qui restent incapables d'aimer sans faire souffrir, comme les sadiques, sans se faire souffrir, comme les masochistes, et cette liaison ne tient pas seulement à une concomitance fortuite, - à ce que la libido anale se manifeste en même temps que les premières réussites du plaisir musculaire de préhension et de destruction, - elle est intrinsèque: Mais on renverserait plutôt le rapport.

Ce n'est pas l'agressivité qui est la vérité du coït, mais le coït qui est la vérité de l'agressivité. Tout en étant dans la même ligne que lui les assauts de Tancrède et de Clorinde ont l'élan de leurs caresses , elle demeure plus fruste, plus élémentaire, plus extérieure, elle suppose moins d'équilibre des contraires. Surtout, elle est habitée de contradictions que l'accouplement, dans la mesure où il mûrit, ne connaît plus. Ne poursuit-elle pas l'identité par la consommation, l'immédiat par le choc, le total par la contracture?

Si bien que la sexualité adulte est l'aboutissement dialectique de l'agressivité, ce en quoi elle se surmonte quand elle a vaincu ses contradictions internes, et non l'inverse. Cependant, on ne saurait congédier, sans plus, l'idée d'une agression pénienne. Si nettement que la personne dépasse les violences infantiles, si variés que soient les rôles selon les cultures, si grandes les initiatives féminines dans l'incitation au coït ou dans son déroulement, il reste sans doute, dans le moment de l'intromission et surtout de l'éjaculation, cette agressivité au sens étymologique d' ad-gredi , qui veut que l'homme aille à la femme, tandis qu'elle ne va pas à l'homme, mais revient à soi à travers son mouvement à lui.

Là même, comme dans l'Inde tantriste, où se propose la posture inversée viparîta-maithuna mimant çiva couché sur le dos, immobile tandis que s'enroulent autour de lui les flammes de çakti, l'initiative revient au pénis, à son érection qu'on peut solliciter, qu'on peut se mettre en état de recevoir, mais qu'on ne saurait ni provoquer à coup sûr ni prendre.

La kundalinî, force basale d'essence féminine, s'enroule en serpent autour du lingam de çiva, elle ne va pas vers lui, mais seulement le sollicite à monter en soi. Inversement, s'il se dresse stable comme le diamant vajra , comme le sceptre, c'est qu'il est l'érigé, le parfait d'un dynamisme sans cesse accompli, le toujours en arrêt [40].

La protension virile, sans impliquer l'agression et l'effraction animales, suppose, même immobile, l' ad-gredi , l'aller-vers, l'aller-dans du mâle éternel. De ce point de vue encore, le coït met donc l'homme initialement du côté du devant-l'autre dans l'autre , de la posture, du discontinu; la femme du côté du par-l'autre dans soi , du contact viscéral et continu avec la nature consciente. La lourde tapisserie trembla, et, par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut.

Il descendit lentement comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô. Enfin, et c'est une conséquence de sa distinction, le pénis se détache comme une forme, au sens plein d' eidos.

Il partage ce caractère avec d'autres organes, bras, pied, langue, dent, chevelure, qui souvent le symbolisent dans les rêves et les rites, mais sa vertu formelle a une prégnance accrue du fait que, sexuel, il contraste avec le vagin, caractérisé par l'absence de forme.

Ainsi tend-il à s'opposer à son complément comme le plein au vide, l'affirmation à l'appel, le jour à la nuit, le dehors à l'intime, l'un au multiple, et surtout le convexe au concave. Bien plus, son érectilité en fait une information plutôt qu'une forme, forme qui devient, qui naît, qui commence, qui toujours commence, même aboutie, qui est commencement; et un commencement qui procède de soi, une auto-information, origine, acte pur.

En d'autres termes, il présente les propriétés du phallus. On peut se demander si le phallus-lingam des religions primitives, ce symbole d'unité, d'indépendance, de lumière, de vie et de résurrection, encore très actif dans la Grèce et l'Inde classiques et que l'on retrouve jusque sur les tombes de la basse antiquité, a été induit des caractères du pénis concret, ou si au contraire le pénis a reçu ses propriétés de cet archétype, de cette sorte d'idée platonicienne qu'est le phallus pour l'être humain.

En tout cas, nous retiendrons de l'interprétation empiriste que le pénis a objectivement les mêmes caractères que le phallus, et de la thèse platonisante que ces caractères semblent un pôle fondamental de la conscience.

Ainsi, érectile et convexe, le sexe masculin devient le révélant et le révélé. Au contraire, passé son dehors floral de lèvres et de plis, le sexe féminin concave et comme inerte, in-forme, ne révèle point et ne peut être révélé, seulement toujours révélable. Depuis la danse des sept voiles de Salomé jusqu'au strip-tease contemporain, le dépouillement progressif l'effeuillement semble son attribut essentiel, un dépouillement qui n'a pas pour fin de le dévoiler, mais d'éprouver que, n'étant pas définitivement dévoilable, il est abyssal [41].

Face au phallus, représentation par excellence [42] , les symboles qui l'évoquent disent son absence. Objet de préhension ni mentale ni physique, il n'est même pas objet du tout. Et pour autant il déconcerte la conscience objective et l'action instrumentale qui toujours appréhendent et saisissent. L'Occidental a tiré de tout cela un jugement de valeur.

Ils le seront presque autant du christianisme romain. Les personnes trinitaires sont toutes masculines, malgré la colombe du Saint-Esprit, et si la Vierge joue un rôle considérable, c'est encore comme femme convexe, ante, per et post partum inviolata. Somme toute, si l'Occident donne au féminin un rôle culturel comme ornement de l'existence, parfois comme prétexte de l'amour courtois, il ne lui trouve pas de rôle métaphysique positif; pour Weininger [44] , le féminin est exactement le non-être: Et lorsque Freud et Hélène Deutsch affirment qu'il n'y a qu'une libido, masculine, orientée vers la possession fantasmatique de la mère, et que la petite fille se tourne vers le père à la suite d'une conversion intervenue lorsque le clitoris - substitut défaillant du pénis - s'est avéré insuffisant; surtout, lorsqu'ils donnent à croire que la sexualité de la femme adulte continue cette conversion à la triade masochiste castration-viol-accouchement, on doit se demander s'ils proposent une vérité universelle ou s'ils n'illustrent pas à leur tour l'inaptitude occidentale à penser le concave comme positif, comme complémentaire du convexe, et non comme un convexe avorté.

Au contraire, le Chinois ne conçoit pas le yang sans le yin; l'Iranien insère dans le triangle masculin sur sa base, signe d'évolution, le triangle féminin sur sa pointe, signe d'involution; l'Indien complète la verticalité du lingam par l'horizontalité du yoni, qui le soutient, et voit ce dimorphisme remonter jusqu'aux dieux suprêmes: A cet égard, l'orientation de Karen Horney, de Mélanie Klein et de Jones semble moins étroitement gréco-romaine quand elle reconnaît une sexualité vaginienne primaire, d'emblée tournée vers l'homme, et qui ne deviendrait clitoridienne que dans des moments de difficultés: C'est reconnaître que le pénis le clitoris est un recours d'évidence et d'ancrage, mais accepter en même temps que le révélable, la nuit, l'appel, le creux, le germinatif sont, comme principes d'existence, aussi premiers que leurs contraires.

En vérité, il ressort de toutes nos descriptions que, même si nous avons parfois utilisé le mot, l'intention sexuelle ne vise pas un objet - notion empruntée au monde de la connaissance et du travail.

Elle poursuit l'immédiat et le total, c'est-à-dire ni l'objet, ni le sujet, ni même leur addition, mais leur lien. Si elle se différencie en rôles, c'est que l'immédiation totalisatrice se réalise au mieux selon les possibilités morphologiques de chacun: Mais alors, si la relation est première, et seule cherchée, et que les rôles sont distribués par elle, il n'y a, semble-t-il, aucun privilège existentiel au fait d'être un centre visible, révélé et révélant, plutôt qu'un centre invisible, jamais révélé, et seulement toujours révélable.

Il n'y a aucune supériorité au fait de s'ériger au-dehors plutôt que d'aspirer au-dedans. Ce sont deux façons de se vivre centres, origines et fins. C'est peut-être même, quand on les conjugue, le moyen d'être un moment, à deux, le centre, l'origine et la fin.

Encore, en parlant de la sorte, craindrions-nous de laisser croire que l'immédiation conjugue tenon et mortaise par accident, - en raison d'une morphologie de fait, - alors qu'il s'agit d'une nécessité profonde. Lorsque nous voulons concevoir une partition de l'unité qui ne la disperse pas aussitôt en juxtapositions, adhérences ou accrochages, nous rencontrons d'abord celle du tenon et de la mortaise.

Seuls ils restent engagés l'un dans l'autre jusque dans l'acte qui les distingue. Ils offrent la différenciation minimale et la complémentarité maximale. C'est cet archétype de toute inhérence et de toute inclusion que Platon a aperçu dans le mythe de l'Androgyne, et que nous appellerons - avec une majuscule pour la marquer - la Conjonction. Si le coït a pour fin l'immédiat et le total, - disons maintenant la Conjonction, - le tenon n'est pas existentiellement plus premier que la mortaise.

Tous deux sont l'unité même dans sa scission et sa conciliation premières, cosmogoniques. Ceci se confirme dans la succession des phases orale, anale, phallique au cours du développement libidinal de l'être humain. Comme Freud l'a montré, la sexualité se joue autour des orifices à sphincter, - bouche, anus, organes génitaux, - qui, en même temps qu'ils mettent en communication le dehors et le dedans, éprouvent et vivent ce passage.

Mais la bouche du nourrisson, perdue dans son règne liquide et ne connaissant comme événements que la tumescence et la détumescence, ne réussit pas à sortir du pur continu. Le propre de l'érectilité génitale est alors, dans l'un et l'autre sexe, de composer ces deux moments dans la synthèse la plus étroite. La mortaise et le tenon érectiles ne se limitent pas au corps propre, incapable de médiatiser le dedans et le dehors, ils montrent une tendance de tout l'être vers un autre, mais un autre dedans, réciproque.

En eux le sujet n'est plus ni devant ni à côté, ni même dans ou autour. Il se fait complémentaire de quelque chose, contraint de fantasmer, avant soi-même et l'autre, une relation dont il n'est qu'un des termes, et qui met rigoureusement ces termes en équivalences. L'organe génital mâle ou femelle renvoie non tant à son complément qu'à la Conjonction. En somme, Freud a raison de ne voir qu'une libido. Mais elle n'est pas phallique, comme le voulait sa mentalité d'Occidental, mais, dans les deux sexes, conjonctive.

Point d'attirance d'une configuration mâle par une configuration femelle, ni l'inverse, ni les deux. Mais l'attirance, chez chacun selon ses pouvoirs, de l'unité plénifiante où naissent les deux. Il n'y a pas deux libidos: Il n'y a qu'une libido polarisée. Certes, on n'évacue pas pour autant la question de l'antériorité libidinale du clitoris pénis ou du vagin, et il reste génétiquement essentiel de savoir à quel moment la fille découvre son organe génital: Mais y a-t-il pour autant une conversion continuée à l'âge adulte?

Si l'on se débarrasse des préjugés gréco-romains, la ratification adulte de l'organe féminin n'a plus rien d'une conversion continuée ni sublimée; c'est une vraie découverte, donnant lieu à une vraie intégration [46]. Est-il besoin de dire que la valeur phallique du pénis confirme les traits du masculin et du féminin déjà relevés? Si la femme possède des caractères du phallus, - les seins, la chevelure le Sacre de Béjart en fait un usage flagellant , la motricité du corps entier dès la protrusion de la naissance, - elle en est dépourvue dans la zone génitale.

Et on admettra que la convexité et l'érectilité de ce foyer, opposées à la concavité et à l'apparente amorphie, incitent l'homme à se vivre davantage comme un sujet postural, privilégiant le faire expansif au milieu d'un monde d'objets en discontinuité entre eux et avec lui, tandis que la femme est invitée à se percevoir davantage comme sujet-objet, plus viscéral, dans la continuité du laisser-être et de la nature-conscience, en un dynamisme d'adaptation.

O mon Mésa, tu n'es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme. Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi… Claudel, Partage de midi. Nous croyons avoir retenu l'essentiel. Les autres différences anatomiques et physiologiques, comme la taille et la force musculaire moindres, ainsi que la maturation plus rapide de la fille, ont perdu beaucoup de leur signification coïtale dans nos sociétés mécanisées, policées, à scolarité prolongée; du reste, elles confirmeraient nos descriptions.

Et en opposant continu et discontinu, viscéral et postural, etc. S'y laissent réduire en effet les rares et légères inégalités intellectuelles: S'y apparente aussi le fait, souligné par l'enquête Kinsey, qu'elles réagissent moins aux excitants sexuels symboliques et davantage au contact direct, ce qui se comprend bien si elles sont plus proches de leur corps [48]. Quant aux intérêts, ils divergent si peu que deux personnes de sexe opposé et de même métier en ont de plus semblables que deux personnes de même sexe et de métier différent; sauf précisément que les filles s'attachent par prédilection aux objets personnalisés [49] , ce qui nous ramène à des oppositions existentielles.

On peut donc dire qu'en général, et particulièrement au point de vue du coït, les différences sont moins affaire de capacités que de styles, ce que Buytendijk a appelé des modes d'exister. Et ceci importe grandement à l'intention sexuelle. S'il y avait de franches inégalités de facultés, de vertus ou d'intérêts, comme les romantiques l'imaginaient, - allant jusqu'à réserver à la femme l'intelligence et la douceur, à l'homme la volonté et le courage, - il n'y aurait qu'un tact réciproque défaillant.

Pour que celui-ci se conclue en univers, il importe que chacun soit assuré de la sensation de l'autre. Il faut donc que les dispositions profondes soient équivalentes, que seuls les styles diffèrent, et non encore du tout au tout, mais par déplacements d'accents. Ainsi chacun peut être avec un autre qui est lui selon d'autres insistances, en une participation si étroite que le déroulement du coït connaîtra d'ordinaire des changements de rôles prolongés ou fugaces; que chacun ne saura guère s'il perçoit l'autre à partir de lui, ou-lui à partir de l'autre.

Tant il est vrai qu'au lieu de seulement se compléter, ils s'éprouvent reçus tous deux de la Conjonction [50]. Et en moi le profond dérangement De la création, comme la Terre Lorsque l'écume aux lèvres, elle produisait la chose aride, et que dans un rétrécissement effroyable Elle faisait sortir sa substance et le repli des monts comme de la pâte!

Claudel, Partage de midi. Même lorsqu'une fécondation est impossible ou indésirable, le coït s'accompagne d'un sentiment de fécondité. Quand en effet éprouvons-nous cette imminence des possibles qu'est la fécondité?

Or c'est exactement ce que donne l'acte sexuel: Il y avait même imprudence à dire que le coït institue un univers clos, total, à moins d'entendre par là l'abolition de l'extériorité, et non la fermeture, ni l'immobilité, ni la perfection parménidienne. La conclusion du tact réciproque est bien un cercle, mais qui s'intensifie, s'épanouit en se contractant.

Autant que d'un monde clos, il s'agit d'un monde plein, progressivement plus plein, débordant de la profusion de ses possibles, avec ceci que ce débordement n'est pas perte au-dehors, mais expansion vers un dehors qui reste dedans. L'union charnelle est encore féconde parce qu'elle enfante cet être neuf: Les mécaniques de la complémentarité pour Weininger, l'homme recherche une femme d'autant plus féminine qu'il est plus masculin; pour Jung et Szondi, chacun reconnaît dans l'autre la part inconsciente de soi ne rendent pas compte de la naissance ni de la vie du couple conjugué.

Quand il croise des individus normaux, capables d'organisations complexes et mobiles, celui-ci n'est pas une résultante; c'est une entité originale, conviant ses pôles à des virilité et féminité qu'il reçoit mais aussi qu'il dicte, selon ses exigences de vivant singulier. Enfin, expérience secrète, généralement inconsciente mais réelle, les partenaires sexuels sont quelque peu engendrés l'un par l'autre. L'abondance des diminutifs dans le langage amoureux ne tient pas seulement à la caresse, elle exprime aussi cette sorte de naissance recommencée.

L'impression de nourrissage vaginien fréquente chez la femme, celle d'habitation pénienne d'une matrice fréquente chez l'homme sont, à cet égard, plutôt des symptômes que des causes.

L'union remet l'être humain dans un état d'avant la société, d'avant la fonction, d'avant l'âge, en un affleurement où la vie n'est pas encore accaparée ni défendue mais reçue - du couple, et de l'autre dans le couple - en sa première naïveté.

Et tout cela ne ferait donc qu'accomplir l'intention coïtale telle que nous l'avons suivie jusqu'ici, si la fécondité au sens large ne débouchait maintenant sur la fécondité au sens strict, sur la fécondation. On sait le problème: Comme Klages y a insisté, l'appétit de copulation ne comporte pas ce qu'une mauvaise foi plus ou moins inconsciente a appelé un instinct de reproduction. Notons tout de suite que cela vaut mieux, car le coït sinon deviendrait un travail, rapprochant des chromosomes mâles et femelles pour combiner des gènes.

Or aucun caractère du travail n'est compatible avec l'intention sexuelle: D'ailleurs, des partenaires non pas même ouvriers, seulement spectateurs passifs, à supposer que ce fût possible, compromettraient déjà l'immédiat et le total. Cependant, il est aussi inexact que la fécondation advienne au coït comme un simple accident extérieur, comme cette duperie de la nature dont parlait Schopenhauer, et selon laquelle, tandis qu'ils poursuivent l'union, les amants mettraient en branle un processus étranger, celui de la perpétuation de l'espèce.

Outre que l'idée d'une duplicité de la nature est déconcertante, il doit y avoir entre l'intention sexuelle et la fécondation une articulation secrète mais profonde. Et en effet le pénis survenant en la femme comme l'axe et l'autre, elle cherche à l'établir en soi; la fécondation c'est le don pénien à demeure, l'altérité et la référence en imprégnation: D'autre part, le coït vécu fémininement en remontée vers le centre, le sans cesse en deçà, vers le plus initial et le plus spontané, ne trouve sans doute son point ultime d'introjection spatiale ni dans un lieu, ni dans une chose, ni dans un acte, mais dans un germe: L'éjaculation virile, de son côté, obtient une réciprocité dans la germination, où le recevant devient donnant à son tour.

Enfin, identifiant les organismes dans leurs délégations les plus exquises, - le spermatozoïde et l'ovule, - la fécondation achève l'unité du couple; et elle perpétue en quelque sorte ce vivant transitoire, incarné dans l'échange rythmique et séminal, en un vivant capable de se maintenir.

Or, ainsi comprise, elle cesse de contredire l'intention sexuelle. Celle-ci ne peut viser de production analytique et concertée, comme un travail; mais le moment fécondateur a lieu dans un laisser-être où chacun, loin d'opérer, se contente de poser des conditions biologiques, aboutissement de la caresse et du tact génital.

Les partenaires ne sauraient être témoins d'une élaboration, sous peine de briser l'immédiat poursuivi; mais leur production leur échappe au point qu'ils en apprennent l'événement longtemps après, et la naissance est mystère pour parents et enfants [51]. L'union immanente et universalisante se détruirait en se terminant à un objet extérieur limité; mais justement l'engendré n'est ni objet, ni extérieur, ni limité, c'est un sujet, avec l'intériorité à soi et à autrui, en même temps qu'à ses générateurs, propre à un sujet; comme tout sujet, il s'égale en quelque sorte à toutes choses.

Bref, la génération est le seul acte qui achève l'intention coïtale sans la détruire. Elle joue donc dans le coït un rôle subtil. Elle y donne être à ce qui menace de rester intention et geste; cependant cet être, comme contenu vécu, n'est jamais qu'éventuel. Quoique faisant partie de l'intention coïtale, il ne s'y exige ni réalisé ni même poursuivi; il appartient au sens de l'acte sans constituer sa fin; il s'y vit comme possible, tout en étant souvent impossible.

Plus que la volonté, plus que l'élan vital, l'imagination est la force même de la production psychique. Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie. Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu. Nous n'envisageons pas les cas où un partenaire plus désirable est substitué en pensée au partenaire réel: Mais il y a dans l'union charnelle une aura imaginative qui appartient à la vérité de l'acte, et où des niveaux se distinguent.

Hanter l'être est d'un mime… Hanter l'être n'est point leurre. Et l'Amante n'est point mime. Organes et comportements sexuels signifient plus que ce qu'ils perçoivent et effectuent.

La chose est nette chez certains handicapés souffrant de déficiences anatomiques et motrices plus ou moins graves. Mais, même pour l'homme et la femme normaux, la caresse, les inclusions, le rythme ne réalisent pas toujours entièrement les effets de présence, de conclusion, de réciprocité cherchés par les partenaires.

L'imaginaire alors compense, prolonge ce qui se perçoit et s'accomplit. Et il y réussit d'autant mieux que l'organisme est un champ prodigieux d'échos et de similitudes, où ceci peut tenir lieu de cela. Ces sortes de prothèses sont floues: Mais en même temps elles ne demeurent pas simplement mentales: Le journaliste Jérémy Patinier vient de sortir chez Textuel un Petit guide du féminisme pour les hommes.

Ce qui laisse une question ouverte: Notre embarras repose sur deux éléments. Ensuite, la persistance du tabou sexuel: Nous ignorons encore quelle sexualité nous conviendra, et évidemment, elle se décline au pluriel! Lesquelles nourrissent nos petits fiascos du quotidien. Ne nous décourageons cependant pas: Ici, la question dépasse de loin le cadre sexuel: Mais sans bonne direction, ça ne suffit pas.

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